Un exemple d’attentat sexuel hallucinatoire

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L’attentat

La scène se déroule à Paris au cours de l’année 1955. Une femme sort de son appartement où elle vit confinée avec sa mère et croise dans le couloir de l’immeuble un voisin. Ce dernier, bien que marié, serait un coureur de jupons, un « cochon » si l’on veut – pour preuve sa liaison avec une voisine aux mœurs légères avec laquelle Madame a été amie. Au moment de leur rencontre, un gros mot fuse, une insulte, que cet homme aurait proférée à son encontre. Elle a entendu, avec certitude : Truie. Un « attentat sexuel » a eu lieu ! C’est ce qu’il va falloir démontrer.

Qui est Madame ?

C’est à la séance du 7 décembre 1955 de son Séminaire Les psychoses que Lacan évoque cette femme rencontrée la semaine précédente dans le cadre de sa présentation de malades de l’hôpital Sainte-Anne [1]. Alors hospitalisée, elle livre au Dr Lacan cet incident déjà daté mais qu’elle « avait encore sur le cœur » [2]. Ce signifiant l’a donc profondément et durablement marquée, au plus intime.

Présentons succinctement cette femme. Bien que mariée, elle vivait donc avec sa mère dans un délire à deux  – « deux personnes dans un seul délire » [3], précise Lacan, se référant ici à la catégorie de la « folie à deux » distinguée fin 19e par Lasègue et Falret – qui trouve à s’inscrire sur l’axe imaginaire du schéma L, les deux vivant en miroir là où circule leur libido respective. Dans ces conditions, toute séparation est, sinon impossible, du moins dangereuse, le risque étant le déclenchement psychotique. Et c’est bien ce qui semble avoir eu lieu suite au mariage – « conjoncture dramatique » [4] dirons-nous avec Lacan –, où, quittant son statut d’objet enfant, la petite fille a été subitement convoquée en tant que femme, et ceci, doublement : symboliquement tout d’abord (suite au conjungo), et disons réellement ensuite (eu égard au devoir conjugal à venir) [5].

Un monde hostile

Dès lors le monde extérieur devient de plus en plus hostile, pour preuve les soi-disant menaces du mari, qui, selon les dires de Madame, voudrait la « couper en rondelles » [6]. Le fameux Je viens de chez le charcutier – phrase allusive murmurée par la patiente lors de l’incident [7] – l’atteste bien évidemment. Comprenons bien, l’homme en question ne lui demande pas d’où elle vient, nous ne sommes pas dans une banale conversation de pallier. Le « Je viens… » confirme, plus trivialement, qu’il est question ici de cochon et de cochonne, autrement dit de sexualité, mais sur son versant le plus cru. Et n’est-ce pas le triste sort promis à toute « truie » que d’être charcutée avant de « passer à la casserole », pour le dire de manière un peu abrupte ?

Le trio du drame

Passons en revue les personnages clés de ce drame dont le point d’acmé est donc l’attentat hallucinatoire. Ils sont au nombre de trois.

Il y a tout d’abord l’ « heureux élu », le mari, en place de tiers, dans cet univers tout entier féminin qui se réduit à la relation duelle mère-fille. Lacan nous dit précisément : « Toute la vie intime de ces patientes s’est déroulée en dehors de l’élément masculin, elles ont toujours fait de celui-ci un étranger avec lequel elles ne se sont jamais accordées, pour elles le monde est essentiellement féminin. » [8] Elles font donc exister un universel du féminin ; autrement dit, elles sont toutes deux « folles-du-tout » [9]. En conséquence, tout « élément masculin », comme élément « étranger », pénétrant dans cet univers clos, fermé, devient potentiellement une figure déclenchante, à son corps défendant bien sûr.

Deuxième personnage clé sur lequel insiste beaucoup Lacan, la voisine, la vraie « cochonne » de l’affaire, si je puis dire, mais également la méchante, que Lacan présente comme « primordialement envahissante » [10], comme « portée à l’intrusion » [11] – autant de termes qui démontrent sa « valeur de jouissance », comme a pu le relever Jacques-Alain Miller [12]. Mais quelle jouissance ? Fondamentalement celle relative au corps, qui embarrasse tant, tant et encore plus lorsque la forclusion rend difficile voire impossible sa soustraction et sa prise dans le symbolique. En conséquence notre patiente effectue, dans la réalité même, une opération de « refus », de « rejet », d’« expulsion » (trois termes utilisés par Lacan [13]) de cette voisine, comme il est précisé : elle et sa mère « l’ont vraiment vidée » [14].

Et puis il y a enfin le séducteur, l’amant de cette voisine, l’affreux goujat qui aurait insulté Madame lors de leur rencontre dans les parties communes. Considérons alors qu’il ne fait que redoubler la place du mari – la véritable figure déclenchante, disions-nous – induisant quant à lui le surgissement d’un phénomène élémentaire, précisément une hallucination verbale qui en est la « forme la plus caractéristique » [15].

Nous remarquons alors que le contexte de cette irruption d’un signifiant dans le réel se laisse appréhender à partir d’une structure quadripartite : il y a le « binaire affectif » [16], la paire imaginaire a – a’ (le couple mère-fille où circule la jouissance disons imaginaire), la voisine (situons alors sa valeur de jouissance du côté du réel), et enfin la figure d’Un-père [17] (impair), pour reprendre un terme de Lacan.

L’injure attentatoire

Madame a donc été victime d’une injure, et qu’elle soit hallucinée n’atténue en rien sa violence, bien au contraire même. Alors, en quoi pouvons-nous parler ici d’« attentat sexuel » ? « Attentat » tout d’abord car ce signifiant, surgissant dans le réel, vise et frappe le sujet dès lors réduit au rang d’objet ; pire, au rang d’un animal. « Attentat » toujours car la thématique de charcutage, de découpage, renvoie à une atteinte du corps, visé dans son morcellement. « Sexuel » maintenant car c’est la supposée jouissance de cette femme qui serait ici révélée, à ciel ouvert, et présentée alors comme obscène, abjecte, dégueulasse. Elle a donc été à la fois menacée, blessée, décriée et salie par ce signifiant qui fait se rejoindre finalement deux registres, celui de la mort et celui de la sexualité.

N’avons-nous pas dès lors ici pour ce sujet, à travers la désignation dans le réel de son être de femme, ainsi que de sa jouissance, une version de la diffamation évoquée à l’occasion par Lacan[18], et que ce sujet femme s’infligerait à elle-même ? [19] Une pure diffamation pourrions-nous dire, ou au carré, c’est selon, puisqu’elle entend ce signifiant halluciné comme venant dire son être de femme.

Considérons alors qu’en cette fin d’année 1955, enfermée entre quatre murs, et rencontrant le Dr Lacan qui lui a donné la parole, qui l’a écoutée, cette femme a pu enfin témoigner de ce qu’elle avait entendu une fois, l’ayant tu et gardé pour elle jusqu’alors. Livrant enfin ce mot « venu à la place de ce qui n’a pas de nom » [20], qui a fait dès lors injure à sa chasteté, à sa jouissance, et donc, à sa féminité, elle a pu enfin redonner à son « intime Altérité » [21] un peu de dignité.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre iii, Les psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 55-68 (chap. 4).
[2] Ibid., p. 59.
[3] Ibid., p. 58.
[4] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 578.
[5] Cela renvoie aux deux forclusions évoquées par Lacan dans sa Question préliminaire : respectivement la forclusion du Nom-du-Père et la forclusion phallique.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre iii, Les psychoses, op. cit., p. 61. Dans les Écrits il nous dit : « la dépecer congrûment », p. 535.
[7] Nous ne revenons pas ici sur sa place, d’un point de vue temporel, par rapport à l’hallucination Truie (avant ou après ? ). Rappelons juste que Lacan inverse les positions entre le Séminaire et le texte des Écrits.
[8] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, op. cit., p. 61.
[9] Expression de Lacan à laquelle nous enlevons la négation « pas ». Cf. Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p. 540.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, op. cit.
[11] Ibid.
[12] Miller J.-A., « Forclusion généralisée », La Cause du désir, n°99, juin 2018, p. 133.
[13] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, op. cit.
[14] Ibid.
[15] Ibid.
[16] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », op. cit., p. 534.
[17] Nous retrouvons ici la formule de déclenchement de la psychose développée par Lacan dans la Question préliminaire (Cf. p. 577-578), adaptée au contexte de surgissement d’un phénomène élémentaire, et contenant une dimension supplémentaire non évoquée à l’époque de sa formalisation, à savoir le registre de la jouissance (ici sur son versant réel). Cf. à ce propos : Miller J.-A., « Forclusion généralisée », op. cit., p. 134.
[18] « On la dit-femme, on la diffâme » dit-il précisément. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, p. 79. Sur ce sujet, ainsi que sur le rapport féminité-folie, Cf. les développements très éclairants d’Anaëlle Lebovits-Quenehen dans son ouvrage Actualité de la haine. Une perspective psychanalytique, Paris, Navarin, 2020, p. 116-126.
[19] Précisons juste que Lacan évoque, dans son texte « Les complexes familiaux dans la formation des individus », les « contenus autodiffamateurs » de certaines « formes auditives verbales de l’hallucination » (Cf. Lacan J., Autres écrits, op. cit., p. 64).
[20] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », op. cit., p. 535.
[21] Lebovits-Quenehen A., Actualité de la haine, op. cit., p. 20.