Le masochisme féminin, un fantasme d’homme

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Le masochisme féminin est une question qui a souvent été traitée. Ce ne sera pas mon propos. Mais il y a une remarque incidente dans les commentaires qu’en fait Lacan à plusieurs reprises et qui a attiré mon attention : le masochisme féminin est un fantasme du désir masculin.

Cette affirmation de Lacan recouvre une double thèse : premièrement, ce qui apparaît de prime abord, est qu’elle révèle que dans l’inconscient des hommes il y aurait cette idée que la femme aime souffrir pour accéder à sa féminité. La seconde, par cette affirmation Lacan remet en cause la réponse formulée par les postfreudiens anglo-saxons à la question de Freud : « Qu’est-ce qu’une femme ? »

Je voudrais pour ma part tenter d’éclairer ce qu’il en est du fantasme masochiste du désir masculin.

Voyons comment Lacan en vient à faire cette remarque. Lors du congrès sur la sexualité féminine en 1960 [1] il répond aux psychanalystes anglo-saxons :

Pendant une dizaine d’années, de congrès en déclarations les psychanalystes anglo-saxons construisent leur thèse de la féminité sur l’échelle du développent du complexe d’Œdipe et l’articulent à la biologie et aux destins des pulsions partielles. Les hommes ont l’organe, « qui les poussent à la conquête » [2], les femmes en sont privées, et cela ne serait pas sans conséquence pour accéder à leur féminité. C’est à leur mère qui les en a privées qu’elles s’en prennent. Dans son article « Le masochisme féminin… » Hélène Deutsch affirme que « les expériences analytiques ne laissent aucun doute que la première relation libidinale de la petite fille au père est une relation masochiste et le désir masochiste dans la première phase fémininement orientée s’énonce : “je veux être châtrée par le père”. À mon avis, poursuit-elle, ce virage masochiste qui s’esquisse déjà par la biologie et ses prédispositions forme le premier fondement du développement définitif de la féminité » [3].

Pour reprendre en trois mots le résultat des travaux anglo-saxons, citons Hélène Deutsch dans sa communication de juillet 1927 à Oxford : « J’essaie d’approfondir la genèse de la “féminité”, dit-elle, autrement dit la position féminine-passive-masochiste, dans la vie psychique de la femme » [4]. C’est cette articulation entre ces trois termes, cette équivalence qui est faite par l’auteure (la position féminine est passive et masochiste) que Lacan va très tôt critiquer.

Dans ce texte, Lacan remarque que le masochisme féminin « ne peut être tenu pour simplement homonymique d’une passivité ». Il pose alors la question : « Peut-on se fier à ce que la perversion masochiste doit à l’invention masculine, pour conclure que le masochisme de la femme est un fantasme du désir de l’homme ? […] Et Lacan d’ajouter : en tout cas dénoncera-t-on la débilité irresponsable qui prétend déduire les fantasmes d’effraction des frontières corporelles. »

Mais revenons à ce fantasme côté homme. Comment Lacan en vient-il à faire cette mise au point ?

Quatre ans plus tard, dans son Séminaire XI, lorsqu’il traite du concept de la pulsion, et plus précisément des pulsions partielles, Lacan revient sur la confusion que font les psychanalystes anglo-saxons :
« La relation activité-passivité couvre-t-elle la relation sexuelle [s’interroge Lacan] ? Je vous prie de vous référer à tel passage de L’Homme aux loups par exemple, ou à tels autres répartis dans les Cinq psychanalyses. Freud y explique en somme que la référence polaire activité-passivité est là […] pour métaphoriser ce qui reste d’insondable dans la différence sexuelle. Jamais […] il ne soutient que, psychologiquement, la relation masculin-féminin soit saisissable autrement que par le représentant de l’opposition activité passivité. En tant que telle, l’opposition masculin-féminin n’est jamais atteinte. […] Naturellement, on sait bien que l’opposition activité-passivité peut rendre compte de beaucoup de chose dans le domaine de l’amour. Mais ce à quoi nous avons affaire, c’est justement cette injection, si je puis dire, de sadomasochisme, qui n’est point du tout à prendre, quant à la réalisation proprement sexuelle, pour argent comptant. […] la prétendue valeur, par exemple, du masochisme féminin, comme on s’exprime, il convient de la mettre dans la parenthèse d’une interrogation sérieuse. Elle fait partie de ce dialogue qu’on peut définir, en bien des points, comme un fantasme masculin. Beaucoup de choses laissent à penser que c’est complicité de notre part que de le soutenir. […] Il est tout à fait frappant de voir que [des analystes femmes qui font partie de notre groupe] sont spécialement disposées à entretenir la béance basale au masochisme féminin. » [5]

Et Lacan précise encore : « l’idéal viril et l’idéal féminin sont figurés dans le psychisme par autre chose que cette opposition activité-passivité » [6].

Mais alors, comment est construit ce fantasme masculin ?

En 1973, Lacan éclaire notamment cette question dans son Séminaire XX, Encore lorsqu’il invente ses formules de la sexuation : « Du côté homme […] le sujet n’a jamais affaire en tant que partenaire, qu’à l’objet a inscrit de l’autre côté de la barre. Il ne lui est donné d’atteindre son partenaire sexuel, qui est l’Autre, que par l’intermédiaire de ceci qu’il est la cause de son désir. À ce titre […] ce n’est rien d’autre que fantasme. »

Deux ans plus tard, il donnera une définition intéressante de la position masculine en amour en précisant ce qu’est un père à partir de l’objet a : « Un père n’a droit au respect, sinon à l’amour, que si ledit amour, ledit respect est, vous n’allez pas en croire vos oreilles, père-versement orienté, c’est-à-dire fait d’une femme objet a qui cause son désir. » [7]

Ce néologisme équivoque de Lacan, père-versement orienté, laisse entendre que l’amour masculin se caractérise d’être fétichiste. Lorsque Lacan précise que le masochisme est un fantasme du désir du mâle, cela suppose qu’il n’est qu’un fantasme. Le passage à l’acte masochiste ne relève évidemment plus du fantasme mais de l’attentat sexuel, soit d’un acte pervers.

[1] Lacan J., « Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine » (1960), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 730-731.
[2] Deutsch H., « La psychologie de la femme en rapport avec ses fonctions de reproduction » (1924), Internationale Zeitschrift für Psycho-Analyse, XI, traduit de l’allemand par Éveline Sznycer, Féminité mascarade. Études psychanalytiques réunies par Marie-Christine Hamon, Champ freudien, Seuil, 1994, p. 77.
[3] Deutsch H., « Le masochisme féminin et sa relation à la frigidité », Internationale Zeitschrift für Psycho-Analyse, 16, p. 172-184, traduit de l’allemand par Susanne Hommel, Féminisme et mascarade, Études psychanalytiques réunies par Marie-Christine Hamon, Champ freudien, Seuil, 1994, p. 215-231.
[4] Ibid.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 175-176.
[6] Ibid., p. 176.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I », leçon du 21 janvier 1975, Ornicar ?, n°3, mai 1975, p. 107.