Sheila et Amanda Lear : la rumeur Ou comment faire tache sur un trou

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Quoi de mieux qu’une rumeur à caractère sexuel pour faire la une des journaux ? Au début des années soixante, avant l’ère des réseaux sociaux, la presse à scandale nourrissait de rumeurs ses lecteurs avides, avides de remplir le trou dans le savoir. En réalité, la rumeur qui se propage à toute vitesse fait plutôt tache sur un trou. Aussitôt, tout le monde parle le même discours, jacasse sans aucun élément tangible, avec l’impression d’appartenir à une communauté. Autrement dit avec Lacan : quand « le pubis [va] au public. » [1]
Je reviendrai ici sur la rumeur de transexualisme qui a concerné à la même période deux femmes : Sheila et Amanda Lear. Deux positions féminines tout à fait distinctes, tout comme leur traitement de la rumeur touchant à leur identité sexuée. La première a pâti de la rumeur qui a fait attentat pour elle, là où la seconde s’en est servie pour provoquer un attentat sexuel sur le public.

Le 10 avril 1964, Sheila, icône des années yéyé, s’évanouit sur scène. La jeune femme de dix-huit ans au look d’écolière modèle est épuisée par les tours de chant. Elle confie à un journaliste lors d’une interview [2] qu’elle souffre d’un dérèglement hormonal et qu’elle prend des hormones mâles qui risquent de lui donner « une voix d’homme ». Ce qui fera titrer au magazine France dimanche : « Sheila est un homme. » Son producteur et son impresario qui cherchaient à faire la une n’ont pas démenti cette rumeur et l’ont même orchestrée [3] – ce qu’elle apprendra plus tard. « C’est pas grave, tant qu’on parle de toi, c’est bon ! » [4], s’était-elle entendue dire alors qu’elle était dévastée.
Cette rumeur n’a jamais laissée Sheila tranquille et l’a poursuivie toute sa vie. Ainsi, lorsqu’elle donne naissance à un fils en 1975, on va dire qu’elle a simulé, porté une poche d’eau collée sur son ventre, qu’elle a adopté, acheté même cet enfant. Et le jour où ce dernier à douze ans revient de l’école avec la rumeur, sa mère, trop blessée, ne pourra rien en dire. À ses dix-sept ans, elle lui confiera la cassette vidéo de son accouchement qu’elle avait fait filmer lui disant : « regarde », en guise de preuve ! [5] Redoublement de l’obscénité et nouvelle violation du privé.

« L’impasse sexuelle sécrète les fictions qui rationalisent l’impossible dont elle provient » [6] nous dit Lacan dans « Télévision ». La rumeur serait-elle une de ces fictions qui ferait parler dans le vide, là où il y a un impossible à dire sur le sexe ?

À la même époque, on dira aussi d’Amanda Lear, jeune mannequin alors inconnue et modèle de Dalí, qu’elle est un homme. Contrairement à Sheila, elle comprit tout de suite le parti qu’elle pourrait tirer de ces sulfureuses révélations. On trouve des versions différentes sur l’origine de la rumeur, dont celle-ci : « C’est moi seule qui ai prétendu être un homme. Je l’ai fait non seulement par provocation, mais aussi parce que je n’avais pratiquement pas de voix. En plus, je ne savais pas vraiment chanter. Il me fallait donc contrecarrer ce handicap en inventant une astuce compensatoire. C’est ainsi que le fait de laisser délibérément planer une certaine ambiguïté sexuelle sur mon compte m’a en quelque sorte servi de tremplin publicitaire. » [7] Le photographe parisien Denis Taranto qui la fréquentait précise : « Il n’y a pas qu’une seule et unique Amanda, mais que, en réalité, il en existe bien d’autres en réserve. »  Amanda Lear l’insaisissable était-elle à l’avant-garde du transgenre ?

« La chose a trop d’intérêt pour tous, pour qu’elle ne fasse pas rumeur. » [8] La chose sexuelle fait causer tant elle fait tache, comme la rumeur fait tache d’huile. Chercher un sens à la rumeur semble vain, mais ce que le sujet va en faire nous intéresse de près. Amanda Lear l’intrigante va orchestrer sa vie autour de ce discours, laissant planer le doute sur sa transexualité pour se faire une place dans les medias. Non-dupe, elle se joue de la sexualité. Quant à Sheila, elle a confié avoir fait de ce traumatisme « une véritable arme pour se battre dans la vie » considérant ce qui lui arrive comme « des épreuves qui lui sont envoyées pour la rendre plus forte ». Sheila qui se rêve « réincarnée en révolutionnaire » [9] semble bien se ranger du côté des femmes phalliques : « Chez les Chancel on ne plie pas, on ne renonce pas » [10] – en référence à ses parents confiseurs qui ont trimé sur les marchés de la banlieue parisienne. Annie Chancel dite Sheila chante « pour tenir », « rester droite » et ne chancelle pas. À soixante-quatorze ans, toujours sur scène, elle chante encore : « Je n’ai peur de rien du tout, me croyez-vous ? […] Et dans vos désaccords je serai la guerrière, celle qui chante encore, […] car d’un seul refrain je fais taire les bruits de vos courroux. » [11] La chanson serait-elle sa solution pour tenter de recouvrir les bruits de la rumeur par sa voix, là où Amanda Lear a pris les devants en précédant elle-même la rumeur de façon plus radicale ? Quoi qu’il en soit, il restera toujours une tache aveugle pour dire le sexe.

 

[1] Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps » (1974), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 562. Merci à Valérie Bussières d’avoir éclairé cette citation dans son article « Quand le pubis va au public », posté le 8 octobre 2020 sur le blog DESaCORPS, rubrique « des touches de biblio ».
[2] Interview de Sheila par Gérard De Villiers pour France dimanche, juillet 1964.

[3] Interview de Sheila pour Le Figaro TV, le 3 décembre 2013.

[4] Interview de Sheila par Marc-Olivier Fogiel dans « Le divan », France 3, le mardi 24 mai 2016.

[5] Interview de Ludovic Chancel par Thierry Ardisson dans « Tout le monde en parle », France 2, le 14 mai 2005.

[6] Lacan J., « Télévision » (1973), Autres écrits, op. cit., p. 532.

[7] Interview d’Amanda Lear par Maria Venier dans « Domenica in », Rai 1, décembre 2018.

[8] Lacan J., postface aux Écrits, Paris, Seuil, 1966.

[9] Interview de Sheila pour Le Figaro TV, op. cit.

[10] Interview de Sheila par Daphné Bürki dans « Bonjour la France », Europe 1, le 15 mai 2018.

[11] Paroles de la chanson de Sheila « Si je chante encore », 2012.