Nina Hagen, provocation et obscénité : un attentat punk ?

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Nina Hagen, Mother of Punk, est autant connue pour son talent vocal que pour ses multiples provocations. Selon le Larousse, la provocation est une incitation. Donc nulle surprise que ce soit une chanteuse à voix qui s’adonne à cet art puisque ce terme vient du latin pro vocare et a trait à la voix, signifiant « appeler dehors ». La provocation est une tentative pour obtenir une réaction de la part de l’autre. Il s’agit de faire sortir ce dernier de ses gonds, de le faire déborder. Nina est provocante politiquement par sa contestation subversive de l’ordre et de l’esthétique communiste soviétique. À l’autoritarisme, elle oppose une liberté outrancière et dévergondée. Elle fait des semblants du communisme une farce et annonce la chute du mur de Berlin par le refrain entêtant de sa chanson Born in Xixax : « One day, we will be free. We will be free one day » (cf. album Nunsexmonkrock en 1982). Par ailleurs, elle défie l’esthétisme soviétique par une laideur et un mauvais goût dont seul le mouvement punk a le secret.

Mais en 1979, la diva punk Est-allemande semble faire un pas de plus en choquant le « village global » (MacLuhan) par le biais d’un cours de masturbation en direct à la télévision autrichienne. La chanteuse ne s’arrête pas là et gagne rapidement la réputation de se masturber sur scène à l’aide de son microphone sous l’œil médusé, horrifié ou enthousiaste des spectateurs. À d’autres moments, elle revêt sur scène une sorte de culotte poilue représentant un sexe féminin disproportionné. Lors de sa tournée au Brésil en 1985, on la voit courir en long et en large devant un public déchaîné, exhibant avec une gestuelle obscène ce faux sexe féminin. Nina Hagen est-elle allée trop loin avec ses spectateurs ? Il semble que non, puisque le public se précipite pour acheter ses places et aller voir le phénomène en concert non sans un certain voyeurisme. Il y a spectacle. La provocation consiste alors à faire surgir le regard de l’autre-public. En revanche, à la télévision, c’est la surprise. À une heure de grande écoute et devant un public familial, Nina Hagen commet un attentat à la pudeur, le premier sans doute de l’ère des mass médias.

L’époque punk (dont on peut situer la naissance vers 1976) et les années qui la précèdent sont incontestablement propices à cela. On se souvient, par exemple, d’Iggy Pop affligé de son pénis qu’il exhibe outrageusement lorsqu’il chante avec les Stooges, ou de David Bowie lors du fameux concert de 1973 au Hammer Smith Odeon de Londres simulant une fellation sur scène à Mick Ronson, son guitariste. Nina Hagen témoigne que les hommes n’ont qu’à bien se tenir. La femme a elle aussi quelque chose à montrer mais, chez la femme, il n’y a rien à voir et c’est sans doute pour cela qu’elle s’affuble d’un postiche phallicisé. Elle ne montre pas le rien, mais des gestes sexualisés très crus, que ce soit sur scène ou à la télévision. Nina s’attire le scandale car elle exhibe un « sexe féminin » et parle de jouissance, ou tout du moins de plaisir onanique, donc sans partenaire, accessible à toute femme. Elle choque par sa gestuelle accompagnée d’un discours détaillé, à moins qu’il ne s’agisse plutôt d’un discours illustré par une gestuelle. Elle parle de sexualité féminine et se contorsionne avec une aisance inouïe. La chanteuse adopte un comportement obscène au sens du dictionnaire Larousse, « qui blesse la pudeur par sa trivialité. »

Si la version soixante-huitarde peace and love des hippies dénonce les carcans et veut s’affranchir de l’artifice des convention sociales, le No Future punk s’oppose tout autant aux semblants, mais de manière plus radicale et plus crue. Il s’agit de montrer et de donner accès à un réel, crasseux, sordide et dissonant, et de se déjouer des bons sentiments sirupeux portés par l’espoir en l’avenir. Nina Hagen est l’une des premières femmes à s’inscrire dans la lignée des provocateurs qui démarre avec le premier punk de l’Histoire, Diogène le cynique (de Sinope), philosophe méprisant les conventions sociales, au goût de la liberté très affirmé. L’histoire raconte que comme on l’interrogeait sur la manière d’échapper à la tentation de la chair, Diogène aurait répondu « en se masturbant », enjoignant le geste à la parole. À 2200 ans d’écart, les punks font de même sur scène…

Tournée vers l’action politique, et pour servir la cause qu’est la libération de la femme, cette grande sœur féministe tente donc dans son a-tente-at de montrer un réel en enlevant les voiles. Néanmoins, son entreprise semble vouer à l’échec puisqu’elle « en rajoute », que ce soit avec le postiche ou les paroles et les gestes. Lacan, dans Joyce et le symptôme, écrit « l’eaubscène. Écrivez ça eaub… pour rappeler que le beau n’est pas autre chose. » [1] Dans sa leçon du 13 janvier 1976 [2], Lacan articule encore une fois le beau, l’obscène et le réel, quand il affirme : « Le nommé Hogarth, qui s’était beaucoup interrogé sur la beauté, pensait que celle-ci avait toujours quelque chose à faire avec cette double inflexion. C’est une connerie, bien entendu. Mais enfin, cela tendrait à rattacher la beauté à quelque chose d’autre que l’obscène, c’est-à-dire au réel. » Le beau est obscène et fait barrière au réel. Exhibitionniste, Nina Hagen donne en spectacle une laideur, un abject qui gît au cœur du beau, ou qui en est l’envers, et ne peut donc que manquer la cible qu’est le réel.

La rumeur dit que Nina Hagen est folle. On la diffame/dit-femme. Les excès de la chanteuse punk font écho à la sexualité féminine supposée débordante et immaîtrisée. Nina, telle une diablesse pulsionnellement déchaînée, n’est pas civilisée. Nina est folle en effet – mais nous dirons avec Lacan, pas folle du tout au regard de ce qu’elle vise.

Vidéo de l’interview à la télévision autrichienne sous-titrée en français : https://www.youtube.com/watch?v=xtQh6Sb9urs
Vidéos du concert de Rio en 1985 :
Ekstasy drive : https://www.youtube.com/watch?v=NfDtYPwPz7Y
I did it my way : https://www.youtube.com/watch?v=he2XSjpAg8s
New York, New Yorkhttps://www.youtube.com/watch?v=w_Sve01iczw
Vidéo du titre Born in Xixax (Nonsexmonkrock, 1982)

[1] Lacan J., « Joyce le symptôme II », in Joyce avec Lacan, sous la direction de Jacques Aubert, Paris, Navarin Éditeur, 1987, p. 31.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 69.