Un zest de chanson

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 « Le rapport sexuel, il n’y en a pas […] Il n’y en a pas, sauf incestueux. […] Le mythe d’Œdipe désigne ceci, que la seule personne avec laquelle on ait envie de coucher, c’est sa mère, et que pour le père, on le tue. » [1]

Attentat sexuel. Il s’est passé avec le titre de ces Journées ce qui m’arrive souvent : une chanson qui passe dans la tête, en coup de vent. Puis qui revient çà et là, de temps à autre. Alors que je l’évoquais avec un ami et face à sa réaction en écoutant les paroles, j’entendis à nouveau moi aussi le scandale auquel je ne faisais plus attention depuis le temps que je la fredonnais. L’air de cette chanson me parlait, et je refoulais son côté dérangeant. De quel air s’agissait-il ? Celui de l’attentat sexuel duquel chacun a une version, et qui laisse sa marque dans le corps. Celui qui interroge son propre rapport au savoir. Au savoir concernant le sexe bien sûr.
Voici donc proposées ici deux versions d’un même air, pourrait-on dire : l’air de la jouissance absolue, donc interdite. Bref, deux versions de l’un des plus vieux attentats sexuels.

Mourir d’aimer [2]

1968, une professeure mariée, mère de famille de 31 ans, âge dit mûr encore à l’époque (sic), Gabrielle Russier et un de ses élèves âgé de 15 ans, Christian Rossi, entament une liaison amoureuse… et dangereuse.
L’histoire intime va devenir publique et le fait divers se finira en drame national par le suicide de la jeune femme. En effet, les parents du lycéen, enseignants également et défenseurs des contestations étudiantes, semblent cependant trouver dans cette relation, une limite à leur engagement. [3] Ils portent plainte contre G. Russier pour « détournement de mineur ». L’histoire aurait pu être classée sans suite si la France n’était pas tourmentée et divisée au sortir des heurts de Mai 68. Il y a d’un côté ceux qui condamnent la jeune femme pour la transgression, aggravée par son statut d’enseignante, et de l’autre, ceux qui prônent une forme de liberté sexuelle qu’il serait interdit d’interdire.
Les artistes s’emparent du sujet : chanteurs, cinéastes, écrivains se rangent du côté des amants maudits. Ainsi naît Mourir d’aimer, de Charles Aznavour, qui s’inscrit dans la veine de la poésie courtoise célébrant l’amour impossible. Ainsi, la chanson voile le scandale au cœur de l’histoire : le détournement par une professeure d’un mineur. La structure incestueuse de cette relation est passée sous silence, voire refoulée, ce qui donne ainsi à ce morceau une dimension universelle, un chant de l’amour idéal. S’illustre alors parfaitement ce que Lacan nous enseigne quelques années plus tard : « Même si les souvenirs de la répression familiale n’étaient pas vrais, il faudrait les inventer, et on n’y manque pas. Le mythe, c’est ça, la tentative de donner forme épique à ce qui s’opère de la structure. L’impasse sexuelle sécrète les fictions qui rationalisent l’impossible dont elle provient (…). » [4]
L’artiste ici recouvre cet impossible, et célèbre un amour absolu, soit l’amour comme étendard d’une jouissance qui refuse l’interdit. Comme le crient les slogans d’alors : Jouissez sans entrave ! Libérez les passions ! C’est comme si la chanson permettait la mise en forme du fantasme, celui qui imagine qu’il y a rapport sexuel.

Attentat à la pudeur [5]

Dix ans après, Jacques Higelin propose sa version du mythe et déchire le voile, s’appuyant sur une fiction plus que subversive. Dans un vaudeville rock débridé de l’album Champagne, il donne à voir à sa façon, l’Attentat à la pudeur. Ce titre met en scène trois personnages : le mari, la femme et son amant. Rien qu’un classique bourgeois : le ménage à trois. Seulement voilà, c’est une version scandaleuse qui est proposée puisque l’amant est le frère et la maîtresse donc, sa sœur. L’adultère incestueux, pour corser la chose, se joue sur fond d’échange pécuniaire. Pour clore en beauté ce trio haut en couleur, l’amant ne se laisse pas intimider par le retour du mari trompé, bien au contraire, il le tente à son tour.
Comme on l’entend, cette fiction opère un déplacement de l’Œdipe puisque l’inceste est ici commis par le garçon avec sa sœur, en place de mère donc. Avec une légèreté virtuose le musicien met les pieds dans le plat du tabou. Le récit nous fait auditeur de l’acte d’attentat sexuel à son degré le plus élevé et déplie cette version sans fard du rapport sexuel. C’est ce que nous apprenons clairement avec Lacan : « Il n’y a pas de rapport sexuel, sauf pour les générations voisines, à savoir les parents d’une part, les enfants de l’autre. C’est à quoi pare […] l’interdit de l’inceste. […] Il faut savoir comment s’y prendre avec cette sexualité. Savoir “comme enfer”, c’est tout au moins comme ça que je l’écris. » [6]
Cette opérette moderne jouant de l’interdit avec jubilation, expose ainsi la structure d’impossible propre à tout rapport.
N’y aurait-il pas alors dans cette forme comique et extravagante donnée à l’ensemble, un savoir sur le sexe qui peut s’attraper, presque sans le vouloir ? Autrement dit, la forme musicale, même de manière générale, ne pourrait-elle pas toucher à l’énigme de chacun selon les mots de lalangue qu’elle fait résonner ?

Voici donc deux versions qui touchent au « comme enfer » du non-rapport sexuel. L’une en dressant l’amour comme absolu qui recouvrirait l’interdit, l’autre jouant du franchissement de cet interdit de l’inceste mis en scène avec jubilation.
La musique permet ce jeu. Si elle fait de l’effet, nous bouleverse parfois, c’est que par sa poésie, le hors sens ou la jubilation qu’elle porte, elle touche à l’intime et fait raisonner l’inconscient, presque à la manière d’une interprétation qui allège alors même qu’elle remue. 
Le petit air qui me reste en tête vient donc à l’occasion me faire entendre en douceur un signifiant qui a laissé sa marque mais avec un allègement, du côté de l’interdit, de la voix du surmoi.
Il se pourrait alors qu’à l’occasion la musique adoucisse les mœurs.

Attentat à la pudeur, interprété par Serge Derrien, Jaques Higelin et Elisabeth Wiener, 1979 : https://www.youtube.com/watch?v=py1fPTq1Gkw

Le titre de ce texte est une allusion à un célèbre duo incestueux, Lemon Incest de Serge Gainsbourg chanté avec sa fille, 1984.
[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 15 mars 1977, in Ornicar ?, n°17/18, printemps 1979, p. 8-9.

[2] Aznavour C., Mourir d’aimer, 1971.

[3] Le Monde, « L’affaire Gabrielle Russier » (3/6), 29 juillet 2020, publication en ligne (www.lemonde.fr).

[4] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 532.

[5] Higelin J., Attentat à la pudeur, 1979.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, « Le moment de conclure », leçon du 11 avril 1978, inédit.