Le viol de Lucrèce

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Le viol de Lucrèce par Tarquin est un épisode de l’histoire romaine qui hante l’histoire de l’art depuis la nuit des temps. Historique, il l’est car il marque la fin de la royauté étrusque des Tarquins et le début de la république romaine.
Nombre d’artistes, écrivains, peintres ou musiciens en ont fait le sujet d’une de leurs œuvres tels Ovide, Titien, Gustave Moreau, ou encore Britten et tout récemment Angelica Little pour ne citer qu’eux. Shakespeare s’en empare d’une façon très personnelle, sous la forme d’un long poème de 1855 vers, divisés en deux cent soixante-cinq strophes qu’il publie en 1594 [1].

C’est un texte à la limite entre théâtre et poésie, où le poète restitue ce viol historique en entrant dans le dialogue intérieur de chacun des personnages : il est à la fois Tarquin qui envisage son crime, divisé entre son désir coupable et sa conscience, et Lucrèce qui se torture de honte et de dégoût et finit par se suicider. Ce poème m’a paru ouvrir magnifiquement la voie pour éclairer un passage du Séminaire LEthique où Lacan associe la Beauté à la souillure [2].

Comment Tarquin a-t-il pu soutenir son désir ardent devant Lucrèce et la violer, alors même qu’elle est pour lui l’incarnation de la beauté ? Que vise Tarquin franchissant ainsi la barrière du Bien et du Beau ?

Dans son Séminaire, Lacan nous indique que le beau entretient un certain rapport avec le désir, mais pas celui qu’on pourrait croire. D’un côté le désir peut être éliminé du registre du beau, mais de l’autre, il y est concerné puisque « le beau a pour effet de suspendre, d’abaisser, de désarmer, […] le désir » [3]. « La manifestation du beau intimide, interdit, le désir » [4], affirme Lacan, ce qui indique bien ce rapport entre désir et beauté mais sur le mode du moins.

Partant, comment concilier cette affirmation de Lacan avec le désir de Tarquin pour la beauté de Lucrèce ? « Le désir est mon pilote et la beauté mon butin » [5] dit Tarquin. C’est ta beauté qui t’a prise au piège cette nuit et tu dois te soumettre à mon désir » [6] déclare-t-il à Lucrèce. Au-delà de cette beauté qui lui échappe car elle revient à son ami Collatin, le mari de Lucrèce – ce qui la rend d’autant plus désirable -, une autre dimension se révèle dans le désir de Tarquin.

À y regarder de plus près, c’est davantage sa chasteté, sa blancheur qui obsèdent Tarquin. La beauté de Lucrèce est toujours associée aux insignes de sa pureté et sa vertu : « on voit sur le visage de Lucrèce ce blason que se disputent le rouge de Beauté et la blancheur de Vertu » [7]. « Qu’on la dise chaste, c’est peut-être cela qui aiguise, et pour le malheur, l’épée aigüe de sa convoitise » [8]. Après avoir vu sa beauté endormie, il se dit « je dois la violer » [9], et non je veux la séduire. Ainsi Shakespeare ne nous indique-t-il pas avant Lacan que le beau est aussitôt associé à l’idée de destruction, de souillure ? « Et vous, pensées sacrilèges, mourez avant de salir de votre impureté ce qui est divin » [10]. Lacan développe dans son Séminaire que la beauté peut être conjointe au désir, mais que c’est toujours sous la forme de l’outrage, « terme qui porte en lui la structure du passage de je ne sais quelle invisible ligne » [11]. Si bien qu’en définitive, ce n’est pas tant la beauté de Lucrèce mais l’outrage à cette beauté qui est désiré par Tarquin.

Ainsi la souillure qui en résultera est envisagée par Tarquin dès le début du poème. C’est en même temps ce qui le retient et ce qui soutient son désir. L’idée de destruction et de honte ne concernent pas seulement sa proie, l’objet qu’il vise, mais également lui-même : « j’aurai beau mourir, la honte me survivra, comme une taie sur l’or du blason » [12].
Que vise alors Tarquin, franchissant la barrière du Bien et celle de la Beauté ? Pourrait-on avancer, qu’au-delà de la beauté de Lucrèce qui l’aveugle, ce qu’il vise c’est un « pur et simple désir de mort » [13] la sienne et celle de sa royale descendance. Autant la chaste Lucrèce restera lavée de sa souillure par son suicide, autant Tarquin sera banni de Rome à jamais et sa gloire s’éteindra avec cet acte.

[1] Shakespeare, « Viol de Lucrèce », in Les Sonnets, Paris, Poésie Gallimard, 2018.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 279.
[3] Ibid.
[4] Ibid.
[5] Shakespeare W., « Viol de Lucrèce », op.cit., p. 97.
[6] Ibid., p. 104.
[7] Ibid., p. 91.
[8] Ibid., p. 91, p. 89.
[9] Ibid. p. 99.
[10] Ibid. p.95.
[11] Lacan J., op. cit., p. 279.
[12] Shakespeare W., op. cit., p. 95.
[13] Lacan J., op. cit., p. 329.