Outrage

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Lacan a soutenu que « les dieux […] appartiennent au réel » [1]. Il est plausible que le rapport entre les sexes trouve à s’inscrire en leur royaume, puisque rien ne manque dans le Réel. À l’opposé, l’univers langagier confronte les êtres parlants à la privation définitive dudit rapport, ce qui nous impose quelques bricolages quand il y a rencontre.

Dès lors, quel malentendu peut-il advenir quand un être humain noue une liaison avec un être divin ? Cette question est cernée par le mythe de Psyché et Éros, relaté par le poète latin Apulée dans L’Âne d’or ou Les Métamorphoses [2].

En tant qu’allégorie de l’Âme confrontée au Désir, la belle Psyché n’est pas une simple humaine, mais elle n’en est pas moins mortelle. Séduit par sa beauté, le dieu ailé Éros en tombe amoureux, au point de l’amener vivre dans sa divine contrée, à l’abri des influences néfastes du signifiant. Pour les deux amants, c’est le paradis ! Quant à Psyché, l’illusion de pouvoir enfin inscrire le rapport sexuel au menu de sa vie psychique est presque parfaite. Presque, car elle n’échappe pas à l’humaine condition d’une jouissance écornée : elle n’a pas le droit de voir de visu son amant. Leurs rencontres érotiques sont uniquement nocturnes. Privée de la satisfaction scopique, le pire est à venir…

À l’occasion d’une visite chez ses semblables, elle commet l’erreur de se confier à ses sœurs jalouses. Imprudence fatale ! Non seulement le signifiant est menteur, mais il instille le doute : pourquoi Éros se dérobe-t-il à la vue ? Dès lors, Psyché ne va plus se contenter de son état amoureux, elle veut savoir : savoir ce qui la fait aimer, désirer et jouir à ce point. À cette fin, elle va braver l’interdit. Une nuit, munie d’une lampe à huile, elle éclaire le corps dénudé de son amant endormi. Mais, parasitée par le signifiant, Psyché est exposée aux ratés de l’inconscient : elle renverse un filet d’huile bouillante, blessant Éros brutalement réveillé. Le pacte est rompu. Outragé, il la quitte définitivement. Elle passera le reste de sa vie terrestre à le chercher comme une âme en peine, c’est-à-dire comme un sujet divisé, privé de sa jouissance heureuse.

Le peintre italien du XVIe siècle Jacopo Zucchi a saisi ce terrible instant où Psyché, surprise par ce qu’elle voit – ou plutôt par ce qu’elle ne voit pas – commet cet acte manqué. C’est le moment précis où l’Âme qu’elle incarne devient, pour sa vie durant, un sujet accablé par son humanité. Cette œuvre, intitulée Psiche sorprende Amore [3], n’a pas échappé à l’œil acéré de Lacan. Il va même lui consacrer une leçon entière du Séminaire VIII, Le Transfert [4].

Pourquoi y a-t-il outrage à la pudeur ? Sur le tableau, le peintre a dirigé le regard de Psyché vers l’entrejambe de son divin amant. Or, la fétichisation féminine du pénis n’est pas symétrique à sa version masculine. Psyché ne fait que chercher la matérialisation du signifiant phallique qui est la clé de son désir. Problème : peut-on voir un signifiant ? D’ailleurs qu’aperçoit-elle entre les cuisses du bel Éros ? Lacan ose une réponse : un « éblouissement de lumière, suivi […] d’un retour prompt aux ténèbres » [5], cela en totale discordance avec le Phallus symbolique qu’elle pensait trouver. Bref, dévoiler le mystère de la cause, est un forçage qui n’en élucide pas l’énigme : voir n’est pas savoir. Tout au plus le corps de Psyché devient-il le reflet imaginaire de ce symbole phallique introuvable. Car, cessant illico d’être pure allégorie de l’Âme, Psyché vient à cet instant de prendre forme humaine en pleine lumière.

Zucchi ne s’y est pas trompé : comment peindre un pur symbole ? Entre les génitoires du dieu et l’œil du spectateur, il a choisi d’interposer des fleurs, dont le style maniériste nous rappelle qu’il n’y a rien à voir au-delà, si ce n’est les effets d’évocation du bouquet. Le peintre a compris l’importance du voile devant l’absence, pour mieux évoquer une présence. Il rétablit pour nous la pudeur déflorée par Psyché. Certes, la pudeur masculine consiste à soustraire à la vue le pénis, sans cela trop visible. Mais la pudeur féminine nous enseigne autre chose : elle consiste paradoxalement à voiler l’invisible. Et cela concerne tous les êtres parlants, hommes ou femmes.

Il s’agit de présentifier ce qui, de toutes façons, est visuellement absent pour tous, en l’occurrence : le Phallus comme ressort du vivant et du désir. Or, ce signifiant n’officie que voilé. Sans le voile de la pudeur, non seulement il reste invisible, mais il est désactivé… Un tel effet s’est vérifié : Éros ne désirera plus Psyché.

Au-delà du désir perdu, la jouissance féminine de Psyché se trouve également mise à rude épreuve par son incartade. Lacan signale dans son Séminaire L’Éthique de la psychanalyse que l’omission de la barrière de la pudeur est « à la source de toutes sortes de questions sans issue, […] concernant la sexualité féminine »[6]. Autrement dit, la jouissance féminine, désormais en impasse, n’est plus traitable autrement que par le ravage…

L’acting out de Psyché est donc un échec pour élucider son désir et sa jouissance. Il est d’autant plus vain que la véritable question qui la pousse à cette furtive exploration est la suivante : qu’en est-il du rapport sexuel au pays des dieux ? Certes, sa tentative pour savoir est chose humaine puisque, note Lacan, « tout savoir s’institue dans une horreur indépassable au regard de ce lieu où gît le secret du sexe. » [7] Psyché a-t-elle cru solutionner le secret du non-rapport par son impérieuse curiosité, espérant ainsi s’affranchir de cette horreur au même titre que les dieux ?

À la lecture de Lacan, elle aurait su que quelque chose « se refuse au savoir dans le sexe » [8], laissant le sujet identifié à ce manque. C’est d’ailleurs du fait de l’inexistence d’un tel savoir, que Lacan a proposé en 1965 une solution alternative pour affronter l’horreur : la « pudeur originelle » [9]. Loin de tout démenti, celle-ci n’est plus le cache-misère de l’obscénité en vue d’activer le désir. Il s’agit désormais d’une défense du sujet contre la jouissance réelle, afin qu’il puisse « prendre gîte dans le pur défaut du sexe » [10], au lieu de rester indéterminé dans un savoir qui, de toutes façons, échouera devant le sexe.

Plus tard, dans « Les non-dupes errent », Lacan anoblit cette pudeur au rang de vertu. Ne pas en être dupe est fâcheux : le « non-pude », dit-il, est condamné à l’errance, exactement comme le « non-dupe » [11].

La malheureuse Psyché l’a appris à ses dépens. Elle payera cher ce défaut de vertu.

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le Transfert (1960- 1961), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 58.
[2] Apulée, L’Âne d’or ou Les Métamorphoses, Paris, Gallimard, coll. Folio classique, 1975.
[3] Zucchi J., Psiche sorprende Amore (1589), huile sur toile, 130Galleria Borghese, Roma.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le Transfert, op. cit., p. 277-287.
[5] Ibid., p. 287.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse (1959-1960), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 345.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse » (1964-1965), leçon du 19 mai 1965, inédit.
[8] Ibid.
[9] Ibid.
[10] Ibid.
[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent » (1973-1974), leçon du 13 mars 1974, inédit.