Mémoires du sexe

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Si Dieu existe, il a assurément inventé le sexe pour nous tourmenter. Mais tel l’arroseur arrosé il fut le premier tracassé : Zeus n’a rien fait d’autre que de lutiner de ravissantes mortelles, et après lui, le Christ a choisi de se faire admirer pour l’éternité dans un costume des plus douteux. Sa sexualité est maintenant avérée même s’il préféra manifestement éviter la copulation. Rappelons-nous ces mots de Lacan dans Encore : « Dans tout ce qui a déferlé des effets du christianisme dans l’art, tout est exhibition des corps évoquant la jouissance. À la copulation près. » Et ce n’est pas pour des prunes précise-t-il, mais parce qu’elle est hors champ, faite seulement de fantasmes. Cette exclusion de l’acte sexuel ne s’avouant dans aucune autre religion de façon plus nue, l’art qu’inspire le christianisme est donc obscène voire pervers puisque le père en est l’enjeu [1].
Dieu n’est là que pour nous rappeler combien le sexe nous égare : nous ne savons qu’en dire, qu’en faire, quand ce n’est pas la mémoire qui nous abandonne puisque nous ne sommes pas toujours certains de ce que nous avons fait ou subi, etc. Le sexe nous transforme en somnambules arpentant le trou qu’il a préalablement creusé dans le savoir et la vérité. Si les complications sexuelles sont partout, elles se manifestent électivement sur la question du trauma. En effet, le hasard de nos lectures nous fait osciller comme un pendule entre anecdotes plus ou moins pénibles ou fait structural inévitable. Le premier Freud relu par J.-A. Miller permet néanmoins de s’y retrouver [2]. Dès ses lettres à Fliess, il notait déjà que le sexuel surgissait toujours comme un accident indigeste aux effets excessifs. Il relevait aussi et surtout que cet excédent de sexualité laissait derrière lui quelque chose qu’il qualifiait d’intraduit en images verbales et dont la réactivation n’avait pas de conséquences psychiques mais physiques sous l’espèce des phénomènes de conversion : « l’excédent sexuel empêche la traduction » [3].
En écrivant ces lignes, Freud était visité par la grâce parce qu’il parvenait à situer les choses sur deux plans à la fois, la diachronie et la synchronie. Il y a les anecdotes vécues que l’on refoule, soit ce que l’on oublie et se rappelle à la fois – l’inconscient n’est-il pas la mémoire de ce que l’on oublie ? – et par ailleurs le fait structural qui touche à un réel dont on se défend. J.-A. Miller a montré comment Lacan distingue ces deux registres qui relèvent de mémoires différentes, la remémoration et la réminiscence. La première, fait autant d’histoire que d’hystérie, constitue l’hystoire ; la seconde tient au réel qui exclut autant la vérité que le sens et le temps ; l’une se manifeste par le souvenir, l’autre présentifie ce qui est déjà là, tout seul, éternel, immémorial.
Il y a donc trauma et ce que Lacan appela trouma, un fait d’histoire et un autre de structure. Structure veut dire ici qu’en matière sexuelle les choses vont toujours de travers. La question n’est plus d’avoir fait une bonne ou une mauvaise rencontre, mais de s’apercevoir que le sexe est pour l’être parlant un ratage permanent : lorsque l’on commence bien comme l’obsessionnel, c’est trop bien puisque la suite sera décevante, et le malheureux se retrouve blasé avant l’âge ; une première fois manquée comme en témoigne l’hystérique n’est pas plus drôle puisqu’elle s’en trouve mariée pour le reste de son âge à l’insatisfaction permanente.
Cela ne veut évidemment pas dire que les choses se valent et que la structure justifie tous les traumas passés et à venir. Certains sont inévitables, d’autres moins, et la psychanalyse n’annonce pas le règne de Sade en mettant les deux sur le même plan. On peut l’illustrer par un cas connu de tous, soit celui de Gide dont Lacan a tracé l’épure [4]. Enfant mal venu, rechigné, mortifié, il fut séduit par sa tante qui incarnait pour cette famille protestante et austère une jouissance inacceptable. Ce fut pour l’enfant Gide, fils de sa mère pour laquelle l’amour était réduit aux commandements du devoir, un trauma dont Lacan situe les coordonnées comme ceci : il ne connaissait que la parole qui protège et interdit, la mort précoce de son père l’ayant privé de celle qui humanise le désir ; sa jouissance primaire s’en trouvait alors réduite à certaines formes élémentaires, la destruction, la masturbation, etc. Lacan précise néanmoins que ce trauma fut salvateur, l’enfant éteint commençant enfin à vivre parce qu’il devenait pour la première fois par ce biais l’enfant désiré.
À lire et relire la scène de séduction décrite par Gide notamment dans La Porte étroite, l’on ne voit pas ce qu’un esprit même obtus pourrait reprocher à la dame en cause, laquelle se contenta d’arranger son col de chemise, de le chatouiller dans une zone hors de tout soupçon, et de s’en moquer un peu. Cela suffit pourtant à lui faire prendre les jambes à son cou, et bien plus tard à développer un goût immodéré pour les petits garçons – plus précisément pour le petit garçon qu’il fut dans les bras de sa tante. Le mode de jouissance, la masturbation restait donc identique, mais il avait trouvé à se localiser. Autrement dit le trauma structural ne fut pas un drame.
Néanmoins, il faut bien dire que ce que Gide en fit par la suite n’était pas autre chose, pour l’appeler par son nom, qu’une forme de pédophilie. Et il ne dut qu’à sa prudence, mais surtout à l’indulgence que le temps d’alors – celui de l’Empire français et des colonies africaines – témoignait envers les maîtres, de n’avoir jamais d’ennui. C’est ici que l’on doit faire une différence dont l’enjeu est éthique. Attentat se dit en plus d’un seul sens : l’un tient à la maladie de l’être parlant tellement parasité par le langage que le sexe ne peut que le déranger en le laissant perpétuellement intranquille ; l’autre relève du mode de jouissance d’un maître relativement cynique. L’un relève de la psychanalyse, l’autre en ce qui concerne Gide de la justice.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Texte établi par J .-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 102-103. Voir aussi Steinberg L., La sexualité du Christ dans l’art de la Renaissance et son refoulement moderne, Paris, Gallimard, 1987.
[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Cause et consentement » (1987-1988), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’Université de Paris VIII, leçons des 6 et 13 janvier 1988, inédit.
[3] Freud S., La Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1979, p. 145.
[4] Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 739-764. Lire aussi Miller J.-A., « Sur le Gide de Lacan », La Cause freudienne, n°25, septembre 1993, p. 7-38.