Perdus dans le labyrinthe de l’amour

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Le titre du recueil, présenté et édité par Maurice Lever « Je jure au marquis de Sade, mon amant, de n’être jamais qu’à lui… » [1], reprend les premières lignes de la lettre écrite par Anne-Prospère de Launay au marquis de Sade le 15 décembre 1769. Cette lettre est l’épure de ce qu’une femme est prête à sacrifier par amour pour un homme.

Une passion

La rencontre a lieu au château de La Coste en Provence, pendant l’été 1769. Donatien voit Anne-Prospère, chanoinesse séculière chez les bénédictines d’Alix, près de Lyon, pour la première fois. Elle a dix-sept ans, lui vingt-neuf. Cette rencontre contingente va bouleverser leur vie.

Tout se joue dans la fulgurance d’un regard. Anne-Prospère cristallise pour le marquis de Sade les coordonnées de son fantasme. Jeune, vierge, inaccessible, presque religieuse, sœur de sa femme, elle incarne l’image idéale de la pureté et de la déchéance promise. L’imaginaire sadien, nourri d’idées de profanation, de viols des interdits, de dégradations trouve, dans cette rencontre, l’essence même de la passion qui va le dévorer. Si la logique du fantasme de Sade donne une lisibilité à sa passion, l’amour passionnel qu’Anne-Prospère éprouve transgresse tous les interdits. La lettre, écrite avec son sang, cinq mois après leur rencontre, porte cet amour à la puissance d’un absolu. La seule garantie pour les amants est celle du risque.

L’amour et le désir

La félicité espérée par la jeune femme subie un revers cruel avec la découverte des conduites dépravées de son amant. Un soir de 1772, le marquis de Sade reçoit des prostituées et leur offre des aphrodisiaques sous la forme de bonbons cantharidés (appelés aussi « pastilles à la Richelieu »). Certaines en abusent et tombent gravement malades. Le scandale éclate, on parle d’empoisonnement. Une procédure judiciaire est lancée. Les effigies du marquis et de son valet sont brûlées sur la place des Prêcheurs à Aix. L’émoi et l’angoisse saisissent Anne-Prospère : « L’affaire fait un bruit affreux ; on vous condamne. Jugez de ma situation. Je ne vous en parle point et espère bientôt être dans l’impossibilité de vous en entretenir. N’ayant point fait votre bonheur, je n’ai plus qu’à mourir. Oui, c’est à cet unique terme que me conduisent mes désirs. Je ne veux plus voir que votre affaire finie ; et après, mon tombeau. » [2] 

Dans le même temps, Renée-Pélagie, épouse de Donatien, qui n’ignore rien de la liaison de sa sœur avec son mari, sollicite sa mère, la Présidente de Montreuil, pour qu’elle intervienne en faveur de son mari. Face à son refus, Renée-Pélagie se lance dans la recherche de fonds pour acheter le silence des prostituées. Voilà donc deux femmes engagées au secours de l’homme qu’elles aiment et qui les a trahies. L’amour au féminin y dévoile sa face de sacrifice et de pulsion de la mort. Lacan inscrit ce rapport à la mort, celle qu’Anne-Prospère appelle de ses vœux, comme « une folie qui relève du pas-tout dans la fonction phallique. » [3] 

Malgré la condamnation de son amant et de son valet à la décollation pour l’un et à la pendaison pour l’autre, elle suit son amant dans sa fuite à Venise. Cependant une nouvelle infidélité du marquis entraîne leur séparation. Pourtant, elle ne l’abandonne pas : « Si vous exigez, pour éviter le bruit, que je reste à La Coste, et même que je joue la comédie comme à l’ordinaire, pour ne vous faire aucun tort, je le ferai de tout mon cœur. » [4] 

Ce qui rate

Dans ce recueil de lettres d’amour sont incluses des lettres inédites du marquis de Sade. Ce sont des déclarations d’amour adressées à Anne-Prospère. C’est un homme démuni qui se livre. Rédemption du libertin ? Usage de la lettre pour reconquérir celle qui s’éloigne ? Le marquis de Sade avoue avoir voulu se donner la mort par désespoir amoureux. S’il a désiré que son entourage garde le secret et, si la lettre est une demande d’aide, elle est aussi une demande d’amour absolu. « Songez que je vous adore, que tout ce que j’ai fait depuis trois mois doit avoir obtenu mon pardon, et que je vous offre encore, […] ma vie et ma liberté, si l’expiation de mon crime n’est pas encore complète. Votre réponse, pour cette fois soyez en sûre, va décider éternellement de ma vie. » [5] Cette tentative ultime pour renouer le lien amoureux qui s’est rompu échouera. Il ne reverra jamais Anne-Prospère qui se réfugie dans un couvent où elle mourra en 1781.

Il revient vers Renée-Pélagie pour lui témoigner une ardeur nouvelle : « Si je n’aimais dans toi, ma chère amie, que ce que les hommes aiment ordinairement dans leurs femmes […]. Que je serais désolé si tu te croyais ainsi aimée de moi ! Ah ! J’aime en toi plus que toi-même, et ce que j’adore dans toi est à l’épreuve des ans. » Éros vire à Agapè. Pas d’homme plus exigeant sur la vertu de l’autre que Donatien, pas d’homme plus enragé à attendre de sa partenaire l’impossible garantie d’une rédemption à venir. Il le livre en un cri : « Oh ! Puisqu’on me rend le chemin de la vertu si difficile, puisqu’on ne me l’offre qu’avec des épines, il faudra donc que je reste dans le vice. » [6] Mise à nu de la rencontre avec un impossible qui signe la duplicité fondamentale entre amour et désir pour lui.

La condition de l’amour, la cause du désir, touchent, en chacun, un point d’intimité qui ne répond pas aux coordonnées de la raison. Comme l’écrit J.-A. Miller : « Les amoureux sont en fait condamnés à apprendre infiniment la langue de l’autre, en tâtonnant, en cherchant les clés, toujours révocables. L’amour, c’est un labyrinthe de malentendus dont la sortie n’existe pas. » [7] 

 

[1] Lever M., Je jure au marquis de Sade, mon amant, de n’être jamais qu’à lui…, Paris, Fayard, 2005, p. 125.
[2] Ibid., p. 37.
[3] Cf. Laurent D., « Phallus ou symptôme ? », Midite, 22 mai 2019, disponible sur internet : https://www.femmesenpsychanalyse.com/2019/05/22/phallus-ou-symptome/
[4] Lever M., Je jure au marquis de Sade, mon amant, de n’être jamais qu’à lui…, op. cit., p. 46.
[5] Ibid., p. 55.
[6] Ibid., p. 89.
[7] Miller J.-A., « Etes-vous sûr d’aimer ? », Interview de Jacques-Alain Miller, Psychologies Magazine, no 278, octobre 2008.