Attentat maternel

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Qu’on évoque « l’attentat sexuel » dans l’œuvre de Freud, et c’est toute une galerie de portraits de pères, d’oncles, de maris ou de jeunes hommes qui surgit, du commis du magasin d’Emma à Mr K. en passant par le mari de la « belle bouchère ». Et pourtant, Freud butant sur l’énigme de la féminité, a mis au jour les liens amoureux puissants qui se nouaient entre une fille et sa mère de manière précoce, et en dépit du « port » [1] œdipien que peut constituer pour une fille la figure paternelle. De tels liens mènent parfois une femme à se ravager par le truchement de relations avec un homme en un obscur écho de cet abîme de l’hainamoration [2] dans laquelle peut jeter l’impossible transmission de la féminité d’une mère à sa fille. Quand a fortiori le père est absent ou trop fragile, la mère devient la seule boussole, fût-elle désorientée : alors la haine de se retourner contre soi, et la pulsion de mort, aux manettes, de conduire une jeune femme à se jeter elle-même dans une vie amoureuse et sexuelle attentatoire. C’est ce dont témoigne de manière extrêmement précise Virginie Linhart dans son dernier récit, L’Effet maternel.

Longtemps, Virginie Linhart a documenté la vie des autres pour tenter de ressaisir le fil de la sienne, convaincue que chaque existence singulière témoigne d’une époque, que les trajectoires intimes et collectives s’unissent irrémédiablement. Dans le bouleversant Le jour où mon père s’est tu, elle esquissait le portrait de son père, Robert Linhart, l’un des intellectuels les plus brillants de sa génération, l’un des premiers « établis » [3] comme on nomma ces jeunes gens avides de faire résonner dans leur corps la lutte des classes en partageant la vie des ouvriers. Pourquoi et comment le leader maoïste charismatique, proche d’Althusser, fut-il fauché en plein vol par la mélancolie qui le réduisit au silence ? Derrière l’histoire du père s’entrevoyait comment l’ombre de la Shoah était tombée sur le moi de ce fils de rescapés des camps comme de bien des acteurs de ces Trente Glorieuses au futur moins lumineux.

Que Virginie Linhart s’autorise aujourd’hui à prendre la parole pour tisser le fil de sa propre existence et ose enfin dire Je au moment d’explorer le versant maternel de son histoire hisse son geste d’écriture à la dimension d’un acte, celui d’une désintrication de son destin personnel d’avec celui de sa mère. Cette mère aussi incarne à sa façon les idéaux de mai 68 et de la libération des femmes qu’elle porta haut et fort, jusqu’à l’extrême, dans son rapport aux hommes et le refus d’être empêchée dans sa vie professionnelle comme intime par son rôle de mère.

Ainsi Virginie Linhart fait-elle le portrait d’une femme puissante et belle, qui fascine son entourage au premier rang desquels son fils et sa fille. Tous trois forment un trio d’inséparables. Passionnée par son travail de chercheuse en biophysique, elle s’engage autant dans les luttes féministes que dans ses histoires d’amour et/ou d’un soir. « Elle était obnubilée par l’idée de ne pas faire comme sa propre mère, de ne pas reproduire l’incroyable docilité qui avait caractérisé la grande majorité des femmes de la génération précédente, cette façon systématique qu’elles avaient eue de se sacrifier pour leurs enfants, pour leur mari, de passer en dernier. Ma mère, elle, ne se sacrifierait pas. […] C’était comme une lutte à mort pour sa liberté […], c’était nous ou elle. Ce sera elle. » [4] La façon dont l’auteure parvient à établir les coordonnées historiques tout en ressaisissant la part de la trajectoire intime, et donc de la responsabilité de chacun de ses acteurs, fait mouche : ni procès des mères de soixante-huit, ni récit doloriste et victimaire, c’est un texte libératoire qu’elle s’attache à composer et qui permet non pas de guérir mais de se séparer.

C’est qu’il n’est pas si simple de s’extraire du « caractère inextricable de tels liens » [5] et de l’omniprésence de la figure ambivalente de cette toute-femme : côté pile, c’est une enfance qui baigne dans la lumière de fêtes immenses et de vacances sur des îles où règnent rires et liberté de mœurs, où mère et fille fêtent ensemble leur anniversaire, où elles commencent à composer ensemble un récit documentaire sur les révolutionnaires de mai. Côté face, c’est en revanche la « machine maternelle » [6] qui broie tout – et surtout sa fille adolescente – sur son passage : la mère drague ses copains, lui fait une scène lorsqu’elle a l’audace de fricoter avec le prof dont elle finira par faire son amant.

Très tôt Virginie L. a l’intuition qu’il s’agit de ne pas déployer ce corps de femme naissante pour ne pas faire d’ombre à sa mère : « Les hommes, c’est pour elle. […] dès qu’un homme s’intéresse à elle, vite vite, je m’efface, j’essaye d’être invisible, j’ai trop peur que ça recommence, un zona ça fait mal mais moins mal que les injures de maman quand elle dit que je suis une salope et une putain et qu’elle ne veut plus jamais me voir. » [7] Tiraillée par une culpabilité incessante, la jeune femme se lance à corps perdu dans les études et dans les bras d’un garçon-doudou qui a le mérite de « la protéger de sa mère. » [8] À la mère la jouissance et la séduction, à sa fille la répétition d’histoires sans lendemain avec tout un tas de garçons qu’elle ne désire pas. Tout plutôt que d’être laissée tomber, après l’effondrement paternel et la mort de sa grand-mère adorée, qui la chérissait. Ainsi passe-t-elle des bras maternels – « Je la couvre des baisers que je n’ai pu donner au prof de tennis », à ceux d’un ex-amant de sa mère de vingt ans son aîné dans les bras duquel elle l’a poussée pour financer la maison de ses rêves. C’est donc de son corps que la jeune femme paiera ce qu’elle nomme sa dette : « une fille d’un peu plus de vingt ans met toute sa force de séduction pour rallier un homme au projet de sa mère » [9]. Elle ira jusqu’à tomber enceinte de cet homme, comme s’il lui fallait aller jusque-là, jusqu’au mime de l’inceste, cette « folie consistant à attendre un enfant d’un homme qui, avant la mère, aura couché avec la grand-mère. » [10]

Cet enfant ne naîtra pas. Mais un autre viendra après la traversée d’un long et douloureux chemin pour devenir mère à son tour. Une petite fille, Lune, qui aura permis que cesse la répétition et que ne se reproduise l’effet maternel, soit en science ce qui « se manifeste lorsque le phénotype (ensemble des traits observables d’un organisme) d’une mère affecte directement le phénotype de ses descendants. » [11] Il aura fallu pour cela, à l’inverse de ce que les historiens nomment le « silence structurant » [12], que la jeune femme prenne la parole pour mettre en forme le chaos. D’abord lors de longues années d’analyse, dont elle dit qu’elles lui sauveront la vie, puis au décours de ses études et de son travail d’écriture comme documentariste. Avant que l’amour d’un homme désiré ne barre définitivement le chemin moins à la mère qu’à la puissance attractive d’un tel lien.

[1] Freud S., « La féminité », Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984, p. 173.
[2] Selon l’expression de Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XX, texte établi par J.-A. Miller, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 83.
[3] Cf. Linhart R., L’Établi, Paris, Éditions de Minuit, 1967.
[4] Linhart V., L’Effet maternel, Paris, Flammarion, 2020.
[5] Ibid., p. 95.
[6] Ibid., p. 40.
[7] Ibid., p. 21.
[8] Ibid., p. 23.
[9] Ibid., p. 76.
[10] Ibid., p. 89.
[11] Ibid., p. 215.
[12] Ibid., p. 37.