« Le point panique du sujet » – À propos du livre « Les choses humaines » de Karine Tuil

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Dans son roman  Les choses humaines, qui a obtenu le prix Goncourt des lycéens ainsi que le prix Interallié, en 2019, Karine Tuil explore les affres du traumatisme qui entourent cette « zone grise » ainsi appelée, lorsque – parole contre parole – l’un dit qu’il y avait consentement, l’autre dit qu’il y avait viol. Ce terme « zone grise » est-il bien choisi ? C’est la question que l’on se pose, à la lecture de ce roman, tant la version de la vérité qui surgit, pour la victime et pour l’accusé, est faite de couleurs tranchées : le noir de l’horreur, du silence, et de l’effraction du traumatisme pour Mila. Le noir du viol. Et le blanc de l’absence de prise de responsabilité subjective pour Alexandre, pour qui ce qui s’est passé s’est effacé : il avait bu, il ne se souvient plus. Pour qui est le gris, le flou ? Certainement pas pour Mila qui a vécu l’attentat sexuel.

Le roman commence par la présentation au vitriol des parents de l’agresseur : Alexandre. Un soir, il rencontre pour la première fois le nouveau compagnon de sa mère, ainsi que sa fille : Mila. L’auteur précise combien ces deux jeunes personnes – Alexandre et Mila – n’ont rien en commun, « Ils venaient de deux mondes radicalement différents. » [1] Mila a grandi dans un milieu juif conservateur dans lequel « le mariage restait un acte suprême, valorisé et sanctuarisé. » [2] Dans la famille de Mila, on ne parle pas de sexualité – on parle d’engagement, de traditions, de rites qu’il faut respecter. Alexandre a grandi, dans un milieu opposé au sien où domine le culte de l’apparence et de la réussite dans lequel il faut plaire, se mettre en avant, faire preuve d’éloquence. Il s’est construit avec l’idée que la sexualité ne porte pas à conséquence. Il méprise son père et en veut à sa mère. Il reporte ce mépris et cette haine sur Mila, ce soir fatidique, où il l’emmène à une soirée.

Ce roman trouble et questionne car l’auteur nous fait basculer dans l’une et l’autre des subjectivités : celle de l’agresseur – et celle de la victime. Le contraste entre les deux subjectivités est saisissant : pour Alexandre, il y a non-événement. Il a bu, il a fumé, il ne se souvient plus très bien. La description des faits, tels qu’il les a vécus, tient en cinq pages : au réveil, il se sent très mal, « une migraine tenace vrillait son cerveau. » [3] Il éprouve « une sensation poisseuse » [4] mais il avale un Xanax et se détend rapidement. [5] Mila n’est pour lui qu’une « pauvre fille » [6], vite oubliée. Pour Mila, c’est l’entrée, sans retour possible, dans le « territoire de la violence » [7] – qui est aussi le titre de la deuxième partie du livre. Le mot « bizutage » [8] est le signifiant qui percute et donne à la scène, sa signification traumatique. C’est une destruction – son univers subjectif s’effondre.

Invitée de France Inter, le 17 novembre 2019, K. Tuil indique qu’elle a souhaité faire de ses personnages des êtres complexes, et qu’elle a voulu apporter de l’ambiguïté, sur un sujet très délicat. Ainsi, elle choisit de mettre le lecteur dans la position de juré, afin d’entendre la position de chacun. La troisième partie du roman est donc très réaliste, construite comme si nous étions à l’audience. Et tout au long de l’audience, la question centrale, effroyable – et répétée avec insistance à Mila, effondrée, est celle-ci : a-t-elle explicitement dit « Non » ? A-t-elle parlé ?

Ce roman pose cette question : l’argument disant « elle n’a pas parlé, elle n’a pas dit non » est-il un argument solide ? En effet, de très nombreuses patientes qui témoignent, dans leur analyse, de leur vécu d’un attentat sexuel ont vécu cela, que nomme très justement Lacan : « le point panique du sujet » [9], et le décrivent ainsi : « j’étais en état de choc », « je n’ai rien pu dire », « j’étais tétanisée. », « je n’ai pas pu réagir », « c’était comme si mon corps était devenu un objet, il ne m’appartenait plus. » Comment la psychanalyse peut-elle permettre d’expliciter ce phénomène si fréquent – et qui opère toujours comme un argument contre la victime ? 

Dans « Une introduction à la lecture du Séminaire VI », Jacques Alain Miller indique ceci : « Ce point panique du sujet est celui, […] où le sujet s’efface […], il est comme gommé : c’est le point où il ne peut plus rien dire de lui-même, où il est réduit au silence » [10] Traité comme un objet, le sujet est rayé, il disparaît sous le choc de ce qui n’avait pas du tout été anticipé, imaginé, pensé. Le sujet ne peut pas se raccrocher au fantasme – il ne peut se raccrocher à aucun scénario imaginaire. Dans son Séminaire VI, Le désir et son interprétation, Lacan indique que, pour que le sujet soit un sujet qui parle, il faut qu’il soit pris dans une relation de désir. Dans le cadre d’une agression sexuelle, le sujet n’a plus affaire à l’amour et au désir de l’Autre – mais à la jouissance aveugle et à la violence. Les codes de la parole sont bafoués, déchirés. Le sujet est propulsé dans un univers où c’est la jouissance sans parole qui s’impose à lui. C’est alors qu’il se retrouve sans voix. Dans « la nuit du traumatisme » qui se situe « à proprement parler, au-delà de l’angoisse même » [11], le sujet de la parole est effacé. Ce qu’il vit excède ses capacités d’élaboration, de compréhension, d’anticipation… et le laisse mutique, sans défense. Il y a éviction du langage. C’est précisément le rapport à la parole que l’attentat sexuel vient pulvériser. Le mot attentat est bien trouvé car il y a un temps d’explosion, de destruction subjective. On sort de la comédie des sexes et du malentendu inhérent au fait que nous sommes des êtres parlants, on sort des doutes et embrouilles du désir pour rencontrer le « hors de doute » de la jouissance. C’est le principe même du trauma : il vous laisse « sans recours » [12], sans le recours de la parole. Lorsqu’il y a effraction, il y a sortie du langage, effroi, mutisme.

Dans un article du monde du 03 juillet 2020 [13], l’avocate Olivia Björklund Dahlgren indique que « dans 70% des cas, les victimes se retrouvent en état de sidération, ce qui veut dire que leur agresseur n’a même pas besoin de recourir à des menaces ou à la violence. » Aujourd’hui, en France, la clémence de la justice en matière de viol est dénoncée. Tenir compte de ce « point panique du sujet » pourrait être un élément important pour faire avancer les choses.

[1] Karine Tuil, « Les choses humaines », Gallimard, 2019, p. 42.
[2] Ibid., p. 42.

[3] Ibid., p. 130.

[4] Ibid., p. 133.

[5] Cf. Ibid., p. 133.

[6] Ibid., p. 135.

[7] Ibid., p. 117.

[8] Ibid., p. 131.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière / Le Champ freudien éd., 2013, p. 108.

[10] Miller J.-A., « Une introduction à la lecture du Séminaire VI, Le désir et son interprétation », La Cause du désir, no86, 2014, p. 66.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et …, op. cit., p. 146.

[12] Ibid., p. 502.

[13] Hivert A.-F., « Violences sexuelles : la Suède satisfaite des effets de sa loi sur le consentement », Le Monde, 03 juillet 2020, disponible sur internet.