« Que notre plaisir ne finisse pas »

image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

Dans son Séminaire Le sinthome, Jacques Lacan commente le film qu’il vient de voir en projection privée L’empire des sens, de Nagasi Oshima. Le réalisateur met en scène un fait divers : une Geisha, Sada, est arrêtée au Japon en 1936 alors qu’elle erre dans la rue avec le pénis de son amant Kichi en poche. L’érotisme mortifère du couple défraye bien davantage la chronique que l’acte meurtrier lui-même. Pas d’attentat sexuel dans cette affaire puisque les partenaires sont consentants. Néanmoins, parce que le scénario met en évidence les liens entre jouissance et pulsion de mort, crime et sexualité, il éclaire l’enjeu, la visée de l’attentat sexuel et ce pourquoi il fait trauma.

D’une part, le commentaire de Lacan est introduit par une réflexion sur le côté inanalysable du féminin en tant qu’il ouvre à un au-delà du phallus. Il nous fait entendre que la visée de Sada n’est pas le meurtre : « L’érotisme féminin semble y être porté à son extrême, et cet extrême est le fantasme, ni plus ni moins, de tuer l’homme. Mais même ça ne suffit pas. Après l’avoir tué, on va plus loin. » [1] Il y a donc une visée au-delà du fantasme après l’acte qui n’est que l’aboutissement d’un long processus.
Cet après,  ce « plus loin » parce que « ça ne suffit pas » [2] convoque la jouissance féminine, une jouissance Autre que la jouissance phallique, une jouissance dite féminine par Lacan. Ce n’est pas de la jouissance des femmes dont il s’agit mais d’une jouissance sans limite, qui s’inscrit du côté droit des formules de la sexuation [3], du côté de La (barré) femme qui n’existe pas. Néanmoins si La femme n’existe pas en tant que paradigme, sa jouissance est supposée, voire éprouvée indépendamment du sexe. Je cite Jacques-Alain Miller : « À partir de la sexualité féminine, et de nul autre lieu, on peut situer la jouissance proprement dite en tant qu’elle déborde le phallus et le tout-signifiant.» [4]

D’autre part, le film met l’accent sur l’implication de l’amant, Kichi, dans le crescendo qui conduit à sa mort ; il introduit clairement à l’écran la mise en scène de son fantasme par ces mots : « Il paraît que quand on s’étrangle on jouit plus fort » [5] et Sada réclame de l’être, mais déçue par l’expérience, elle insiste : « Peut-être qu’il faut aller jusqu’au bout pour y arriver. » [6] Elle décide donc d’inverser les rôles et, alors qu’elle étrangle Kichi, elle murmure : « Tu ne peux pas savoir comme je suis bien. » [7] L’éprouvé qu’elle fait n’a pas son pendant pour Kichi qui, pourtant, ne renonce ni à y parvenir ni à l’idée que la mort se noue à la jouissance.
Ainsi, constatant la mort d’une vieille servante qu’ils ont associée à leurs ébats, il affirme : « Que notre plaisir ne finisse pas. » [8] C’est bien ce qui est visé par leurs relations : un plaisir sans terme, au-delà des limites, une infinitisation de la jouissance.

C’est la jouissance proprement dite que vise chacun des partenaires. Et, il faut bien le dire, Kichi avec plus de détermination que Sada. En effet, celle-ci lui dit son inquiétude au cours d’une énième scène d’étranglement : « Tu es si calme. Tu me fais peur » [9], elle tente également de se dérober à l’inéluctable en suppliant un autre homme de partir avec elle quelques jours. Mais la détermination de son amant aura raison de ses réticences. Alors qu’elle l’étrangle, le regard de Kichi ne vacille pas et exprime une forme de certitude désaffectée. Sa quête est clairement celle d’une jouissance au-delà, qui ferait rapport sur le mode 1 + 1 = Une. Je dis Une en référence au dit de Kichi, peu avant sa mort : « Sois heureuse pour nous deux. » [10] Le rapport sexuel n’existe pas mais le couple va tenter de le faire consister, entreprise vaine mais déterminée : les partenaires sont décidés à aller jusqu’au bout. Rien de romantique dans cette perspective puisque l’éternisation espérée de la jouissance a pour corollaire la mort, comme aboutissement logique. C’est bien la jouissance dite féminine que vise Kichi tout autant que Sada, la jouissance Une.

J’y insiste parce que, à suivre l’hypothèse posée par Lacan que L’empire des sens met en scène l’érotisme féminin porté à son extrême, il faut définitivement renoncer à supposer que le fantasme d’une jouissance radicale s’attache à un sexe.
La mort de Kichi n’est pas un passage à l’acte, c’est une mise en acte de leur quête. La castration qui vient après la mort est accessoire à ce fantasme, ce n’est pas là le fantasme, ce n’est pas de la castration dont elle jouit, nous dit Lacan. [11] Il s’étonne qu’elle « lui coupe la queue » [12] après sa mort et non avant. Déduisons que c’est bien au phallus que Sada, « maîtresse femme » [13] s’attaque : après et non avant ne fait pas consister l’amant châtré mais le phallus destitué.

Deux objections majeures à l’idée que Sada jouirait de la castration sautent aux yeux, si je puis dire. Si la femme aspire à aimer un homme dont la castration demeure voilée, la caméra s’attarde en gros plan sur la coupure, la part du corps émasculée, rien de voilé, tout est exposé y compris les organes détachés. D’autre part, rappelez-vous ce que dit Lacan dans le Séminaire , livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant: « la castration d’Œdipe n’a pas d’autre fin que de mettre fin à la peste thébaine, c’est-à-dire de rendre au peuple la jouissance. » [14] Dans le film, à la fin, une voix off précise qu’à son arrestation Sada resplendissait de joie. Déduisons qu’elle jouit encore, quatre jours plus tard, en possession de l’objet confisqué, « le truchement » [15], « l’instrument de la copulation » [16], il ne s’agit pas donc de restituer la jouissance à d’autres, sa jouissance ne se partage pas, elle est solitaire. Le pénis tranché est le reste imaginaire d’un fragment de Réel, la trace de ce par quoi s’atteint la jouissance.
Alors de quoi jouit Sada ? L’empire des sens nous ouvre peut-être une fenêtre sur le fantasme féminin, à supposer qu’on se place dans la perspective du côté droit des formules de la sexuation, du côté de La (barré) femme qui viserait, au sens militaire du mot, le grand phi du côté gauche. Or, comme le rappelle Lacan : « La femme n’existe pas, et (ajoute-t-il) j’ai de plus en plus de raisons de le croire, surtout après avoir vu ce film. » [17]

L’expression « érotisme féminin » [18] utilisée par Lacan ne désigne donc pas l’érotisme d’une femme mais le fantasme d’atteindre au réel de cette jouissance Autre qui est probablement l’enjeu de tout attentat sexuel.

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII : Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 126.
[2] Ibid.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 39.

[4] Miller J.-A., « Des semblants dans la relation entre les sexes », La Cause freudienne, n° 36, Mai 1997, p. 9.

[5] Cf. Oshima N., « L’empire des sens », film de 1976.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op.cit., p. 127.

[12] Ibid., p. 126.

[13] Ibid.

[14] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 159.

[15] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op.cit., p. 127.

[16] Ibid.

[17] Ibid., p. 128.

[18] Ibid., p. 126.