Le secret de Niki de Saint Phalle

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La sexualité est traumatique en elle-même ; elle se présente avec le statut d’un excédent, d’un en trop. Dans une phrase extraite de la leçon du 9 mars 1988, Jacques-Alain Miller, met le mot consentement en exergue : « Ce que Freud découvrait régulièrement comme un incident, comme un accident dans les rapports du sujet à la sexualité, comme un viol, une séduction, comme un trop ou aussi bien un pas assez, nous posons que c’est de structure […] A cet égard donc, nous disposons […] d’une loi, la loi du traumatisme. Certes, nous ne savons pas où il est et nous ne pouvons pas prévoir où il apparaîtra dans l’histoire d’un sujet, mais nous savons néanmoins qu’il y a traumatisme. » [1]

Le proverbe indique que « qui ne dit mot consent ». Mais le silence, n’est-il pas une réponse ? Et l’écriture ? Elle permet de border le trou produit par le trauma dans chaque expérience singulière. Écrire, dit Vanessa Springora, c’est « redevenir le sujet de ma propre histoire. Une histoire […] confisquée depuis trop longtemps. » [2]

Catherine Marie-Agnès Fal de Saint-Phalle est connue pour ses sculptures étincelantes et colorées, ses Nanas aux formes généreuses.

Je m’appuierai sur une lettre adressée à sa fille dans laquelle Niki évoque le viol incestueux dont elle fut victime : « Pour la petite fille, le viol, c’est la mort ».

Mon secret

Sexualité rime avec secret. Mon secret, publié en 1994, est « le cri désespéré de la petite fille », ainsi qu’un message politique. Nous y trouvons des extraits dactylographiés d’une écriture enfantine, aux formulations épurées, sans voile, sans doute au plus près du réel. Niki raconte cet été 1942 où son père aimé « glissa sa main dans [s]a culotte » [3], puis la haine à son égard, la solitude où l’a enfermée le silence, l’agressivité retournée contre elle-même, la dépression, le refus des psychiatres de reconnaître la réalité du viol. Elle y revient plus tard dans Traces. [4]

Chère Laura,

« Dans notre maison, la morale était partout : écrasante comme une canicule. Ce même été, mon père – il avait 35 ans, glissa sa main dans ma culotte comme ces hommes infâmes dans les cinémas qui guettent les petites filles. J’avais onze ans et j’avais l’air d’en avoir treize. Un après-midi mon père voulut chercher sa canne à pêche qui se trouvait dans une petite hutte de bois […]. Je l’accompagnais… Subitement les mains de mon père commencèrent à explorer mon corps d’une manière tout à fait nouvelle pour moi. HONTE, PLAISIR, ANGOISSE, et PEUR, me serraient la poitrine. Mon père me dit : “Ne bouge pas”. J’obéis comme une automate. Puis avec violence et coups de pied, je me dégageais de lui et courus jusqu’à l’épuisement dans le champ d’herbe coupée. […] Mon père m’aimait, mais ni cet amour, ni la Religion Archi Catholique de son enfance, ni la morale, ni ma mère, rien n’était assez fort pour l’empêcher de briser l’INTERDIT. […] 

Tous les hommes sont des Violeurs. […] Le silence me sauvait mais en même temps il était désastreux pour moi car il m’isolait tragiquement du monde des adultes.

Il y avait des causes plus obscures à mon silence : une enfant a-t-elle les moyens d’affronter la loi en elle-même ? […] Une vie entière n’y suffit pas ! » [5]

En 1952, à vingt-deux ans, Niki a fait un séjour en clinique psychiatrique qu’elle relie à la dépression provoquée par l’inceste. Elle commence alors à peindre avec acharnement, expliquant que l’art l’a sauvée. Tourmentée par ce viol, Niki consultait de nombreux psychiatres : des hommes entrant dans la série des maltraitants. Ils ne reconnaissaient pas « le crime dont [elle] avait été victime, prenaient inconsciemment le parti de [son] père ». Pris de remords, celui-ci lui écrit une lettre confession. Le psychiatre, le D. Cossa, la brûla : « Votre père est fou. Rien ne s’est passé. Il invente. […] Un homme […] de son éducation religieuse ne fait pas ça. » [6]

Survivre

 Elle porte le poids de son secret. Son combat pour la cause des « femmes violées » est réponse à cet en trop : « Ce viol me rendit à jamais solidaire de tous ceux que la société et la loi excluent et écrasent. Puisque je n’étais pas encore parvenue à extérioriser ma rage, mon propre corps devint la cible de mon désir de vengeance. Solitude. On est très seul avec un secret pareil. Je pris l’habitude de survivre et d’assumer. » [7] Niki fit de cette solitude forcée le socle de sa création artistique.

V. Springora indique qu’il est « difficile de se défaire d’une telle emprise, dix, vingt ou trente ans plus tard. » [8] Dire enfin l’indicible ; Niki a révélé l’inceste tard dans sa vie : au moment de la parution de Mon secret, elle a 64 ans ; quand elle publie Traces, elle a 69 ans. Cet après-coup temporel ne correspond-il au moment de conclure de son propre temps logique ?

Au décès de son père en 1967, elle coréalise un film avec Peter Whitehead, Daddy projeté en 1973 au MoMA à New York, puis à Paris, qui indigna son entourage mais est soutenu par sa propre mère et… Jacques Lacan. Le film cherche par les images à « piétiner » son père, à « l’humilier », le « tuer » et raconte les jeux pervers et incestueux d’un père avec sa fille. Il met en acte un règlement de compte exutoire, nous dirons un traitement du troumatisme infantile. C’est aussi une déclaration féministe orchestrée par P. Whitehead, cinéaste influant défenseur de la libération sexuelle.

L’art à la carabine

Au musée d’Art moderne de la Ville de Paris lui est venue l’idée de tirer sur un tableau. Elle y exposait des « peintures-sculptures » dont un assemblage, Portrait of my Lover : l’œuvre, figurant un corps masculin, était composée d’une chemise surmontée d’une cible en guise de tête, sur laquelle les visiteurs étaient invités à lancer des fléchettes. Ces tirs étaient « un assassinat sans victime. »

« En 1961, j’ai tiré sur : papa, tous les hommes,

Les petits, les grands, les importants, les gros, les hommes, mon frère,

La société, l’Eglise, le couvent, l’école, ma famille, ma mère, […]

Je tirais parce que j’étais fascinée de voir le tableau saigner et mourir.

Je tirais pour vivre ce moment magique. » [9]

Selon Camille Morineau, commissaire de l’exposition au Grand Palais en 2014, des traces de l’inceste sont présentes dans toute son œuvre : « femmes agressées par des monstres, des araignées menaçantes […], série de sculptures des “mères dévorantes”. » [10] L’art de Niki est « parricide […] femme = femme victime = art féminin. » [11] Or, rajoute-elle, « Niki a puisé dans cette expérience une énergie formidable [pour étayer sa] réflexion sur la manière dont la sexualité transforme une vie. » [12] Elle ajoute : « L’inceste a nourri un imaginaire extraordinairement fertile. Il a une valeur […] positive, au sens où il a produit de l’œuvre. […] Dans sa vie elle a choisi, plutôt que celui de victime, le rôle d’héroïne. » [13]

De l’identification à la victime à celle de l’héroïne, telle est la conversion sinthomatique que Niki fait de cet événement « inassimilable » de son histoire, qui a laissé des traces indélébiles sur son corps vivant.

  

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Cause et consentement. », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 9 mars 1988, inédit.
[2] Springora V., Le Consentement, Paris, Grasset, janvier 2020, p. 202.

[3] Cf. Saint Phalle N. (de), Mon Secret, Paris, Édition de La Différence, 1994.

[4] Saint Phalle N. (de), Traces, une autobiographie 1930-1949, Lausanne, Édition de La Différence, 1994, p. 16.

[5] Saint Phalle N. (de), Mon secret, op. cit.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Springora S., Le Consentement, op. cit., p. 203.

[9] Francblin C., Niki de Saint Phalle. La révolte à l’œuvre, Paris, Éditions Hazan, 2013, p. 79.

[10] Morineau C., « “Rosebud” ou écran ? L’inceste et l’œuvre de Niki de Saint Phalle », Sociétés et représentations, Édition de la Sorbonne, 2016, no 42, p. 87-96, disponible en ligne.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Ibid.