La prostitution comme réponse au trauma – « Jeune et jolie » de François Ozon

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En 2013, paraît le film de François Ozon, Jeune et Jolie où Isabelle perd sa virginité l’été de ses 17 ans auprès d’un jeune homme allemand Felix. Pendant l’acte sexuel dont elle ne semble tirer aucun plaisir, son personnage se dédouble et regarde la scène de l’extérieur. De retour chez elle, Isabelle regarde le sang s’écoulant de son sexe sur ses doigts, trace de cet indicible à valeur traumatique, comme en témoigne le point de vue extérieur à elle-même. Aucune parole ne peut voiler le trou révélé, trou qui s’origine de la prise du langage sur le corps du parlêtre. Elle garde le silence auprès de Felix et de son frère à qui elle a promis de tout raconter.

Septembre arrive avec la rentrée au lycée. Nous la retrouvons dans un hôtel où elle se prostitue, notamment auprès d’un homme beaucoup plus âgé et marié chez qui elle interprète de la tendresse à son endroit. Cependant lors d’un rapport sexuel avec lui, il fait une crise cardiaque et décède. Apparaît alors ouvertement à Isabelle la fenêtre de la mort. La jouissance est indissociable de la question mortelle dont le masochisme traduit un « savoir-faire » [1], souligne Lacan.

Nous comprendrons plus tard que l’idée de se prostituer survient en deux temps sous-tendus par sa première fois : d’abord, un homme aborde Isabelle et une copine dans la rue en leur proposant de se prostituer et donne son numéro de téléphone, puis elle voit un reportage télévisuel sur les jeunes filles qui financent leurs études de la sorte. Le sexe se noue alors en partie à l’accès au savoir, et devient un savoir-faire pour Isabelle. Elle se pare alors d’un tailleur, attribut masculin féminisé par la jupe, de talons aiguilles et d’une chemise grise en soie de sa mère. Elle garde en soi(e) quelque chose de la rencontre sexuelle qui devient secret. Du premier acte inaugural innommable qui fait trou, se loge en creux, dans une tentative de reprise symbolique, le secret, autrement dit, ce qui ne se dit pas et qui se cache. Ce montage se retrouve ébranlé par le décès de cet homme dévoilant l’horreur du trou que la mort indique, ce qui de la chaîne symbolique fait défaut tout en étant aussi son moteur, sa cause. Elle vacille et chute dans la salle de bain, réalisant que cet homme gisant dans le lit de l’hôtel est sans vie. La dimension mortelle la plonge dans la perplexité du troumatisme [2] laissant une marque sur son front qui saigne, comme en écho du sang écoulé suite au premier acte sexuel.

Lacan souligne [3] que Breuer pointe les travaux de Mach sur la sensation motrice qui accompagne le phénomène hystérique allant du vertige au dégoût [4]. En effet, Isabelle parlera du dégoût éprouvé lors de ces rencontres rémunérées suivi d’un deuxième temps, où l’envie de recommencer se forme pour réintégrer son acte dans une boucle signifiante en en faisant une « expérience » dit-elle. Le montage se répète face à cette énigme qui reste insoluble.

La mort de cet homme fait arrêt dans la chaîne répétitive. Sa mère l’apprend et l’enjoint à consulter un psychanalyste chez qui la valeur de la trouée et de la perte se dit au travers de l’absence du père vivant à l’étranger et de l’argent de poche qu’il lui donne sans que sa mère le sache. Les séances seront payées par l’argent des passes, introduisant la sexualité du côté du symbolique, montrant ainsi que c’est le prix à payer pour dire ce qui ne se dit pas, pour border son contour. L’étranger à soi, de la langue de Felix au lieu de vie du père, réapparaît avec une parole qui tente de réduire la béance de l’absence de rapport sexuel. Isabelle va découvrir aussi le secret que recèle toute sexualité sous les traits de la liaison clandestine de sa mère avec un ami. La parole se délivre mais en vain, dévoilant la face du trou par le secret, soit par ce qui disparaît une fois saisi.

Après une accalmie prenant fin après la première relation sexuelle d’avec son petit-ami d’alors, elle se prostitue de nouveau et reprend sa quête sans fin de la question obsédante de la sexualité dévoilant et voilant le non-rapport sexuel qui la sous-tend. En effet, Lacan souligne que « pour l’espèce humaine la sexualité est obsédante à juste titre. Elle est en effet anormale au sens que j’ai défini : “Il n’y a pas de rapport sexuel “. Freud […] a eu le mérite de s’apercevoir que la névrose n’était pas structurellement obsessionnelle, qu’elle était hystérique dans son fond, c’est-à-dire liée au fait qu’il n’y a pas de rapport sexuel, qu’il y a des personnes que ça dégoûte. » [5] Freud faisait du dégoût une valeur limite (de jouissance) avec la pudeur et la morale. [6] Or, cet aspect est une trace dans le langage, en passant par le corps, du non rapport sexuel. Puisque ce dernier « suppose que de rapport (de rapport “en général”), il n’y a qu’énoncé, et que le réel ne s’en assure qu’à se confirmer de la limite qui se démontre des suites logiques de l’énoncé » [7], écrit Lacan. Le dégoût limite la jouissance mais vient également désigner un réel contre lequel le sujet trébuche.

Dans Jeune et Jolie, François Ozon souligne ce qui de l’événement, la première fois, fait histoire et marque cette jeune fille dans son rapport au réel du corps engagé dont témoigne une perte sanglante qui se passe de mots pour le dire, à ce qui s’introduit comme tournant historique [8] pour reprendre Jacques-Alain Miller, avec la rencontre contingente de cet homme qui paie contre une pratique sexuelle, rendant une jouissance praticable avec une tentative de récupération de la plus-value que le gain financier indique. Isabelle ne semble pas faire du premier acte, temps zéro, une « hystoire » [9] qu’elle pourrait remanier au gré de la « fiction » [10] qu’elle se crée mais deviendra un point de « fixion » [11] par l’orientation donnée suite à la demande d’un autre homme plus âgé. L’événement traumatique et hors sens ne se lie alors pas à la chaîne signifiante mais à un faire qui se supporte du corps sans cesse à recommencer comme le laisse suggérer la fin du film, dans une tentative asymptotique et infini de faire rapport là il n’y en n’a pas.

 

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », séance du 19 février 1974, inédit, disponible sur internet.
[2] Ibid.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 385.

[4] Breuer J., « Considérations théoriques », in Études sur l’hystérie, Paris, Presses Universitaires de France, 1956, note de bas de page 2, p. 168.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 19 avril 1977, inédit.

[6] Freud S., Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris, Folio, 1987, p. 118.

[7] Lacan J., « L’étourdit », in Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 455.

[8]  Miller J.-A., Le tout dernier Lacan, séance du 29 novembre 2006, inédit.

[9] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », in Autres Écrits, op.cit., p. 571.

[10] Ibid.

[11] Lacan J., « L’étourdit », in Autres Écrits, op.cit., p. 479.