Cléo de 13 à 48 [1]

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« Comment savoir si une histoire était Me Too ? Y avait-il des critères ? » [2] interroge Lola Lafon dans son nouveau roman Chavirer. Avec tact, l’autrice aborde ce nouveau signifiant maître qu’est le consentement. Échappant à une dialectique manichéenne de victime/coupable, elle prend le pas de la littérature et s’installe dans les coulisses, au côté du sujet, de sa complexité, de sa division. Ici ce n’est pas tant à l’attentat sexuel auquel on va s’attacher qu’à ses prémices et à ses effets sur le cours d’une vie.

Consentir c’est dire oui au désir d’un autre

C’est la rencontre avec Cathy qui projette Cléo, 13 ans, hors de sa rêverie d’un devenir danseuse. Cathy propose de présenter son dossier à une fondation qui finance des projets d’exception. Fondation qui n’est autre que la couverture d’un réseau pédophile.
Cathy c’est l’Autre femme, subjugante avec ses objets lathouses. C’est l’idéal féminin auprès de qui on cherche une initiation à la féminité afin d’espérer en dévoiler ses mystères. Elle semble s’intéresser aux désirs de Cléo, lui demande sans cesse son approbation afin de mieux refermer ses griffes sur l’adolescente, l’entraînant dans son projet lugubre à la Ghislaine Maxwell. [3]
Cléo, sous le charme, ne peut pas réinterroger cet amour. Elle consent à Cathy sans savoir à quoi elle acquiesce. Elle consent à faire confiance à cet autre. [4] « Sait-on exactement à quoi on consent lorsqu’on consent par amour à se faire l’objet du désir d’un autre ? » [5] Premier chavirement.

Consentir n’est pas désirer

Cléo se retrouve face à un premier jury. Un homme d’âge mur cherche à savoir ce qu’elle a de singulier. Piquée au vif, elle montre « ce truc, une tache de naissance […], indiquant sa cuisse au travers du pantalon. » [6] En se dévoilant, Cléo met le pied dans la porte d’une histoire faite de « déjeuners » pervers où les hommes posent leurs doigts sur des corps apeurés. Cléo chavire une deuxième fois. Elle ne sait plus où est le bien du mal. Sidérée, elle entre dans le monde de l’indicible, pour de nombreuses années.
La manipulation continue. Une seconde chance lui est offerte pour « réfléchir à ce qu’elle désirait vraiment. Cléo avait opiné, désirer vraiment la bourse, était-ce désirer les doigts ? Ne pas désirer les doigts, de quoi était-ce la preuve ? » [7] On interroge donc son désir ? Est-il suffisamment accroché ? Veut-elle ce qu’elle désire ? Pourtant, « consentir n’est pas désirer » [8] nous dit L. Lafon. A quoi Cléo disait-elle oui ? Ne pouvait-elle pas dissocier ? Oui au désir. Non à la jouissance. Le corps est engagé : vomissements, urticaire, asthme nocturne, sanglots incontrôlés. Pure jouissance d’un réel traumatique, ininterprétable. Quand elle essayera de dire, c’est la honte qui l’envahira.

Consentir pour n’en rien vouloir savoir

La honte, Cathy s’en sert pour faire infléchir le consentement et proposer à Cléo de devenir son assistante. La jeune fille consent, avec ivresse. C’est elle maintenant qui recrute dans la cour de récréation. Le temps d’« acquérir la maturité nécessaire aux déjeuners, aux doigts. » [9] Cléo entre dans un « je-n’en-veux-rien-savoir » pour elle et pour les autres. Telle une « fugitive incapable de mesurer la gravité de ce qu’elle avait fait puisqu’elle n’avait pas conscience des actes qu’elle avait elle-même subis. » [10] Il faudrait pour cela à Cléo un travail analytique de déchiffrage de l’inconscient et des symptômes corporels.

Consentir tel un évanouissement subjectif

Puis apparaît Betty, 12 ans. Décidée à ne pas rater l’ascenseur social. Elle harcèle Cléo pour avoir sa chance auprès de la fondation. Cléo semble enfin prête à se révolter face à cette mise en scène dans laquelle elle évolue. Des réminiscences du premier événement traumatique lui reviennent : « Pas Betty pas Betty pas douze ans, à la table des déjeuners, pas Betty du tout. » [11] Mais Betty se précipite et Cléo s’efface tel un aphanisis du sujet, un évanouissement : « Aucun mot n’était sorti de sa bouche. Aucun geste n’avait été esquissé. Cléo était restée spectatrice, elle avait laissé les choses se faire. » [12] Elle chavire une dernière fois.
La solitude prend le pas, laissant Cléo sans recourt. Point d’adresse où dire, où historiser afin de dissocier ce qui vient de soi et ce qui appartient à l’autre. Betty, personnage lumineux, hantera Cléo tout au long du roman.

Ces quatre consentements sont la porte d’entrée du livre. Ils marqueront les rencontres de Cléo durant trente-cinq années. Sujet attaché au désir de l’autre, dont le corps de danseuse se fait objet regard, elle cherche à oublier plutôt qu’à dire. L. Lafon en parle à travers les regards de personnes qui traversent la vie de Cléo : ami d’enfance, habilleuse de chez Drucker, amante ou encore régisseur. Des portraits sur mesure, en creux, qui dévoilent petit à petit le cheminement dont Cléo a besoin pour consentir à passer du silence à la parole. Et c’est à quarante-huit ans qu’il y aura rectification subjective du fait de cette rencontre amorcée trente-cinq ans plus tôt. Le roman se termine comme débute une analyse : un désir de savoir et un pousse à la parole.

 

[1] En référence au film d’Agnès Varda « Cléo de 5 à 7 » où l’on suit l’héroïne de 5h à 7h.
[2] Lafon L., Chavirer, Actes Sud, 2020, p. 240.

[3] Femme d’affaire mondaine, inculpée pour trafic de mineurs le 2 juillet 2020 dans l’affaire Epstein.

[4] Leguil C., « Céder n’est pas consentir », La boussole clinique, 14 juillet 2020, publication en ligne.

[5] Leguil C., « Ambiguïté du consentement, puissance de l’écrit », Lacan Quotidien, n°863, 26 janvier 2020, publication en ligne.

[6] Lafon L., Chavirer, op. cit., p. 42.

[7] Ibid., p. 62.

[8] Lafon L., « L’invitée de 8h20, le grand entretien » émission animée par Carine Bécard, France Inter, 20 Août 2020.

[9] Lafon L., Chavirer, op. cit., p. 75.

[10] Ibid., p. 196.

[11] Ibid., p. 81.

[12] Ibid., p. 83.