Le poussoir

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En horlogerie, le poussoir désigne un bouton que l’on actionne afin d’enclencher un mécanisme.
En forme d’entonnoir, il y a un entourage (médecins, amis de la famille, sans doute une école, …), des parents, et particulièrement une mère qui cautionnent la relation amoureuse et sexuelle entre Vanessa S., âgée de 13 ans, avec un homme de 50 ans, connu pour ses abus sexuels sur mineurs. Comment cela a-t-il été possible ? Où regardent les adultes dans ce moment crucial d’attentat à la pudeur de Vanessa S. ? Où se posent leurs regards ? Regardent-ils ailleurs ? Ou au contraire regardent-ils bien cet ob-scène qu’ils acceptent sans mot dire ? Vanessa Springora, dans son livre Le Consentement [1], nous guide pas à pas dans la résolution de cette énigme.

Nous pouvons faire l’hypothèse que c’est un monde d’adultes qui regardent ailleurs, préoccupés qu’ils sont à trouver leur place hors des modèles bourgeois que proposaient les générations antérieures. Leur vie d’homme et de femme les accapare : le travail, l’amour, l’argent, leur réalisation individuelle. C’est la course à réussir sa vie, dans laquelle l’enfant n’a pas beaucoup de place. Il y a une certaine négligence, de l’inattention généralisée dans le désordre des années 70 et les débordements des années 80. Ce serait alors une explication sociétale. Un problème d’époque où « il est interdit d’interdire », où chacun cherche ses repères et doit trouver ses propres barrières auxquelles s’arrimer.

Lorsque Vanessa S. partage avec l’un, puis l’autre de ses parents sa liaison avec « G. », elle nous présente deux scènes : la mère s’indigne – « tu n’es pas au courant que c’est un pédophile ? » [2], le père menace et « crache tout son dégoût envers G., ce monstre, cette ordure et jure qu’il le dénoncera à la police. » [3] Ces déclarations d’intention donnent l’impression d’une fanfaronnade pour jouer à la mère ou faire le père. Leur parole n’engage rien ni personne. Aucun acte ne suit. Aucun grain de sable n’arrête le mécanisme imparable déjà mis en route. La vie reprend son cours et ces deux adultes retournent à leurs occupations. Rien n’est suffisamment dérangeant pour que les mots soient suivis d’actes.

Peut-être y a-t-il une autre scène derrière ces esclandres éphémères, qui vit à bas bruit. Du haut de ses 13 ans, Vanessa S. ne s’y trompe pas et démasque l’imposture proposée par l’un et l’autre de ses parents. C’est aussi ce qui, peut-être, va la précipiter vers ce qu’elle croit être le véritable amour, « l’unique. » [4] Sur ces deux scènes, Vanessa S. triomphe et perd en même temps. Triomphe car elle met à jour l’adulte perdu, lâche, incohérent alors qu’elle se sent forte d’amour et de pouvoir de séduire, et qu’elle est regardée enfin…, croit-elle. Perte surtout, car ce désengagement parental révèle sa solitude sans doute ressentie depuis longtemps. On la lit grandir dans ses livres, principaux partenaires, lieux de paroles et d’apprentissage.

Dans le trio constitué d’un père, d’une mère et de l’enfant, les regards se rencontrent, s’évitent, se cherchent à l’image d’un tableau du Quattrocento. Vanessa S., dans sa vie familiale, est observatrice de la femme-mère plutôt qu’objet du regard de sa mère-femme. Le père, absent, regarde son horizon.
Puis G. entre dans la vie de Vanessa S. et les regards circulent autrement.

Revenons sur la scène inaugurale, cinq lignes : close up sur l’habitacle du véhicule que conduit la mère de Vanessa S. La jeune fille est assise à l’arrière, à côté de son prédateur connu par l’ensemble des adultes de cette époque pour séduire et abuser sexuellement de très jeunes gens. Le « grand fauve blond » [5] regarde Vanessa. Qui s’est installé à côté de la mère ? Quelle discussion est en cours pendant le trajet ? Y a-t-il une vie parisienne à l’extérieur du véhicule qui se fait entendre ? Tout est suspendu, silencieux, « magnétique » [6] comme le spécifie Vanessa.

Où regarde la mère à ce moment-là ? Deux champs pour le regard sont possibles dans cette scène : la mère regarde devant elle, sa route, et/ou la mère regarde dans le rétroviseur où l’ob-scène a lieu et l’autorise ? Est-ce qu’elle regarde ailleurs pour se simplifier la vie et/ou regarde-t-elle précisément ce qu’il se passe, dans le projet inavouable d’en goûter un peu par substitution ?

Vanessa S. décrit bien que c’est la femme qui est touchée lorsque sa mère apprend la liaison de sa fille. Sentiments mélangés qui viennent attaquer une identité de femme déjà très fragilisée aux yeux de sa fille : « ma mère, si belle, s’étiole, s’isole, boit trop, se réfugie des heures entières devant la télé, prend du poids, se néglige. » [7] La mère semble ne pas pouvoir répondre, agir, protéger sa fille car la femme est trop présente du côté du manque (manque d’homme dans sa vie, manque d’argent, manque d’un travail valorisant, d’une activité intéressante, …). Elle abandonne sa fille, femme en devenir et/ou l’utilise pour jouir un peu de l’homme séduisant, reconnu, mondain que sa fille amène ?

Dans son livre, Vanessa Springora nous invite à l’intérieur d’une montre ou d’une horloge, dont le mécanisme est précis et imparable. Elle nous présente les pièces nécessaires mais aussi leurs relations et les mouvements dans lesquels chacun est emmené pour que l’attentat puisse avoir lieu, presque sans surprise. Aussi, peut-être, elle isole le regard consentant qui a joué le rôle de poussoir et mis le mécanisme en action.

[1] Springora V., « Le Consentement », Paris, Grasset, 2020.
[2] Ibid., p. 51.

[3] Ibid., p. 76.

[4] Ibid., p. 52.

[5] Ibid., p. 42.

[6] Ibid., p. 42.

[7] Ibid., p. 34.