Attentat sexuel et pulsion scopique

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« …nous sommes des êtres regardés, dans le spectacle du monde. Ce qui nous fait conscience nous institue du même coup comme speculum mundi (monde miroir). N’y a-t-il pas de la satisfaction à être sous ce regard (…), ce regard qui nous cerne, ce qui fait d’abord de nous des êtres regardés, mais sans qu’on nous le montre ? » [1]

« Les séries évidemment parlent du monde, mais elles ne font pas qu’en parler, l’idée est que la forme-série pourrait être en elle-même le langage de notre monde comme il va, ou comme il ne va pas. » [2]

Black Mirror, une série qui nous traque et nous détraque

L’on ne peut qu’être sidéré devant le premier épisode, « L’hymne national », de la série Black Mirror de Charlton Brooker. Cette série a la particularité de proposer des épisodes qui fonctionnent sans celui d’avant ni celui d’après. Ce qui fait série, ce ne sont pas les personnages ou une histoire mais la projection, dans chaque épisode, de notre rapport de dépendance aux nouvelles technologies (drone, puces à implanter, caméra de surveillance…) et aux nouvelles modalités de communication (réseaux sociaux en tête). Les médias et le pouvoir sont aussi largement critiqués et c’est dans le premier opus de la série que l’on trouve cristallisés les dessous du pouvoir, la communication électorale à tout crin, les liaisons dangereuses entre le pouvoir et les médias, le rapport de fascination de la population avec l’horreur. Ce qui m’a frappée, c’est l’omniprésence de l’objet regard : dans la scène qui est préparée puis retransmise sur les chaines du monde entier, dans la foule amassée devant la télé, dans le regard vide de la femme du premier ministre.

« Hymne national », que raconte ce premier épisode Black mirror

Le Premier ministre du Royaume-Uni, Michael Callow, est confronté à un énorme et choquant dilemme lorsque la princesse Susannah, un membre de la famille royale britannique, est kidnappée : la jeune fille ne s’en sortira indemne que s’il a un rapport sexuel avec une truie, filmé en direct et sans trucages sur tous les médias nationaux.

Michael Callow, révulsé par cette demande, ordonne immédiatement d’éviter la diffusion de la nouvelle, en vain. Si les autorités et l’opinion publique le soutiennent au démarrage pour qu’il ne cède pas au chantage, tout bascule quand une chaine d’information reçoit un colis contenant un doigt coupé et des images du ravisseur mutilant la princesse. Il faudra donc donner au ravisseur ce qu’il veut. Et alors que le pays entier regarde la scène insoutenable, la princesse est libérée. Le fond de l’affaire est bientôt révélé publiquement : l’enlèvement a été organisé par Bloom Carlton, un lauréat du prix Turner [3], pour en faire une performance artistique retentissante qui finira avec le suicide de l’artiste clôturant sa création à savoir la monstration du monstrueux. L’on peut situer l’obscène en ce point précis. L’artiste a voulu faire la démonstration de la puissance de l’objet regard. Qu’est-ce qui pousse la foule amassée et additionnant des uns, à regarder ce qui touche à un point d’horreur, un acte sexuel avec un animal, et pas n’importe lequel, une truie dont on entend bien la portée symbolique et le scandale réel. Lacan peut en éclairer quelque chose : « Le monde est omnivoyeur, mais il n’est pas exhibitionniste – il ne provoque pas notre regard. Quand il commence à le provoquer, alors commence aussi le sentiment d’étrangeté. Qu’est-ce à dire ? – sinon que, dans l’état dit de veille, il y a élision du regard, élision de ceci que, non seulement ça regarde, mais ça montre. » [4] C’est la foule en train de voir que l’artiste veut montrer, c’est nous en train de voir (même si on se cache les yeux) que le réalisateur veut montrer. L’épisode provoque une performance double, celle de l’artiste qui utilise et renie dans le même temps la récompense obtenue (le prix Turner) et celle du réalisateur de la série.

Un an après, la princesse Susannah ne présente pas de séquelles (le doigt tranché était en réalité celui de Carlton) et attend un enfant. De son côté, Michael Callow jouit d’une grande popularité, le couple, lui, malgré des semblants de complicité pour le public, est détruit.

Les séries, miroir de la société

Gérard Wajcman se pose la question de savoir de quoi la série est-elle la forme et nous indique dès le début de son ouvrage [5] que « les séries sont des fenêtres ouvertes sur les symptômes, tous les symptômes de l’Amérique, des sujets et du temps. » [6] Évidemment, l’on peut ouvrir ce constat sur d’autres régions du monde. Il écrit : « La série est un nouage, de la critique et de la crise. C’est ce nouage qui dénoue les mythes et dessille les yeux. » [7] L’on ne peut mieux dire pour la série Black mirror qui se veut nous renvoyer notre reflet de manière angoissante et particulièrement réelle. « La série sort de la sidération, elle ne nous en sort pas pour autant. » [8] Le nom de la série est à ce titre intéressant. Petit miroir à la surface légèrement convexe, le miroir noir est teinté d’une couleur sombre. Utilisé en Grande-Bretagne au XVIIIème siècle par des artistes et des amateurs de paysages, il permettait d’isoler le sujet à dessiner, d’une manière singulière car il fallait tourner le dos à son sujet. Cette série fait focus sur ce qui anime les classes dominantes actuelles et bien des sujets au un par un : tout voir, tout savoir, tout montrer. Ce premier épisode est l’un des rares où le sexuel  ̶ effractant de structure  ̶ prend une telle place, visant le paroxysme de l’obscène. Fascination et répulsion excitent la population, le spectateur de la série tout aussi bien. C’est cet attentat scopique que souhaite montrer l’artiste qui noue l’intrigue et que nous projette le réalisateur de la série. L’artiste met fin à ses jours dès lors que l’acte sexuel est réalisé et suivi par le monde entier à la télévision. Il soustrait ainsi son regard au désordre du monde. Le réalisateur utilise deux formes artistiques contemporaines pour nous réveiller, la série et la performance, forme créatrice qui noue le corps de l’artiste au message qu’il veut donner : la toile ou la page vide sont remplacées par le corps de l’artiste, il est lui-même le support de la création. Artiste lui aussi, le réalisateur Charlton Brooker ne ferme pas les yeux sur le monde tel qu’il va et nous en propose sa lecture au travers d’épisodes fascinants dont le premier qui ne laisse pas indemne ! Mais qui nous fait toucher du doigt qu’effraction sexuelle et regard sont intimement noués.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 71.
[2] Wajcman G., Les séries, le monde, la crise, les femmes, Éditions Verdier, 2018, p. 10.
[3] Le prix Turner est un prix britannique, existant depuis 1984 et récompensant les artistes de moins de 50 ans pour des œuvres picturales ou utilisant la vidéo.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts…, op. cit., p. 71-72.
[5] Wajcman G., Les séries, le monde …, op. cit., Editions Verdier, 2018.
[6] Ibid., p. 21.
[7] Ibid., p. 22.
[8] Ibid., p. 73.