La Première foi(s) dans Unorthodox

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Unorthodox [1], une série de quatre épisodes, sortie sur Netflix en plein confinement, est le récit d’une émancipation. Inspirée d’une histoire vraie, cette mini-série met en scène le parcours d’Esty, une jeune fille de 19 ans, qui s’enfuit de la communauté juive hassidique du quartier new-yorkais de Williamsburg. Des flashback montrent la pratique religieuse rigoriste d’Esty partagée avec le groupe Satmar qui rassemble des rescapés de la Shoah et leurs descendants autour du rabbin, qui fait autorité.
Esty se prépare au devoir conjugal de la vie de couple avec Yanky Shapiro. Quelques temps avant ses noces, elle apprend d’une femme venue l’éduquer sexuellement qu’elle a « deux trous », un pour uriner, et l’autre « qui mène à la source de la vie ». La jeune fille, candide, découvre dans le cabinet de toilette l’orifice vaginal.
La première fois, qui se déroule le septième jour suivant la fin des règles et après le bain rituel mikvé, est appréhendée comme un attentat sexuel. Elle la refuse à ce titre quoi que la loi juive en fasse une prescription. Esty reproche à son mari de ne pas prendre la dimension de son plaisir en considération : « même le talmud dit qu’une femme doit ressentir du plaisir » mais elle consent une fois à la relation sexuelle douloureuse pour procréer après l’avoir fait attendre durant un an. Elle est, comme elle le confie à Yanky la première fois où elle le rencontre avant la cérémonie de mariage, « différente des autres filles », tant investies dans la maternité et le maternage.
Esty est aux prises avec son histoire famililale qui se répète. Comme sa mère, Léa, elle ne veut pas faire famille, mais elle veut un enfant pour elle toute seule et à tout prix. Derrière une femme, une mère : « La femme, formule Lacan, n’entre en fonction dans le rapport sexuel qu’en tant que la mère » [2]. À la jouissance pas-toute, l’enfant comme objet a fait bouchon.
Esty laisse Yanky lui annoncer qu’il divorce et renonce à lui annoncer la grossesse parce qu’elle décide de partir à Berlin. Son acte comme franchissement est un passage dans le réel. Elle sort de la scène du monde ultraothodoxe pour rejoindre la capitale allemande libre où vit sa mère hors de toute communauté religieuse. La séquence où Esty plonge dans le lac de Wannsee sans sa perruque renvoie à l’immersion avant le mariage dans le mikvé. Ce bain purifiant marque une rupture. Elle abandonne le style vestimentaire hérité de ses ancêtres et assume son crâne rasé devenu la coiffure berlinoise à la mode. Esty abandonne également le mode de vie ultraorthodoxe des hassidim qui interdit aux femmes de chanter et de pratiquer la musique. Son désir aux commandes, elle passe une audition de chant pour intégrer le conservatoire de musique de Berlin, pourtant réservé à une élite. Le jury est séduit par son interprétation du chant yiddish traditionnel qu’elle écoutait secrètement avec bubby, sa grand-mère paternelle. L’objet voix est son objet a de prédilection.
En suivant Jacques-Alain Miller, nous pourrions considérer qu’Esty anticipe que quels que soient les soins que la mère apporte à son enfant cela ne doit pas la détourner de désirer en tant que femme. Sinon c’est l’angoisse. [3] En passe de devenir mère, Esty devient aussi femme. Elle s’interroge sur la question de savoir ce que veut une femme au travers des figures féminines qu’elle rencontre. Elle se confronte à Yaël, une jeune femme israëlienne ayant une conception moderne de la vie qui lui demande si elle s’est « échappée » de la « prison ». Esty s’interroge également à travers Léa, sa mère, qui lui révèle que sa belle-famille l’a contrainte à l’abandonner lorsqu’elle s’est séparée de son père alcoolique, pour garder l’enfant qu’elle était dans la communauté.

Esty résiste à Yanky qui, assisté de son cousin, Moishe, menace de lui prendre son enfant. Léa, femme affranchie, lui sert de modèle et d’appui. Elle incarne une femme libérée de la contrainte sociale normative qui s’autorise à aimer et à vivre avec une femme. Esty découvre l’amour avec Robert, un jeune musicien, qui appartient au groupe communautaire du conservatoire qu’elle choisit d’intégrer. L’amour comme fiction, supplée au rapport sexuel impossible qui renvoie à l’aphorisme de Lacan : « il n’y a pas de rapport sexuel » corrélatif de la formule « Y’a de l’Un ». Il n’y a pas deux mais de l’Un, une jouissance du corps propre sans Autre : « le corps cela se jouit » [4]. La jouissance Une est solitaire, asexuée [5]. Il n’y a pas de rapport sexuel, mais pour jouir il faut un corps vivant. Et de l’union entre corps et parole surgit le vivant sous la forme éprouvée d’une jouissance réelle : « Il n’y a pas, énonce Jacques-Alain Miller, de jouissance sans la vie » [6]. Esty est certes embrouillée avec le corps vivant qu’elle a, mais elle apprend désormais à faire avec et à s’en servir. Le corps parlant d’Esty jouit de différentes manières. Elle prend plaisir à parler, à chanter et elle prend aussi du plaisir sexuel avec son partenaire amoureux.

[1] Mini-série créée par A. Winger et A. Karolinski, réalisée par M. Schrader, Allemagne, sortie le 26 mars 2020 sur Netflix.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 36.
[3] Miller J.-A., « L’enfant et l’objet », La Petite girafe, n°18, décembre 2003.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op.cit., p. 32.
[5] Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance », in La Cause freudienne, n°43, 1999, p. 28.
[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de Finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 20 Mai 2009, inédit.