Du politique à l’attentat sexuel et retour

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S’interrogeant sur la place de la psychanalyse dans le politique, à partir de ce qu’elle révèle de la béance inhérente à la sexualité de l’être parlant, Lacan formule en 1970 : « L’intrusion dans le politique ne peut se faire qu’à reconnaître qu’il n’y a de discours, et pas seulement l’analytique, que de la jouissance, tout au moins quand on en espère le travail de la vérité. » [1]
Dans cet esprit j’évoquerai ici la célèbre série danoise Forbrydelsen [2]. Pour ne pas trop spolier cette remarquable fiction, je me limiterai à la première saison en suivant un fil logique nouant crime, attentat sexuel et politique, cette dernière étant une déclinaison du discours du maître. Je ne donnerai ici que quelques points d’articulations.

Du crime à l’attentat sexuel

Sarah Lund, commissaire à la Brigade criminelle de Copenhague, est sur le point de partir en Suède rejoindre son compagnon et y poursuivre sa carrière. Pour son ultime mission sur les terres danoises elle est appelée, avec son remplaçant Jan Meyer, à se rendre sur un champ désertique, lieu notoire de prostitution, situé au bord de la capitale, où ont été trouvés des objets maculés de sang appartenant à une jeune femme de 19 ans, Nana Birk Larsen. Il s’avère en fait que celle-ci a disparu depuis trois jours. Parallèlement à l’enquête qui commence, non sans quelques étrangetés, nous sont montrés les débuts tumultueux de la campagne électorale de Troels Hartmann, jeune politicien impulsif et ambitieux, en lice pour la mairie de Copenhague.

L’œil de lynx de Lund, c’est ainsi que tout le monde l’appelle à la Brigade, et son flair de limier, amènent nos enquêteurs aux rives d’un canal. On sort du fond de l’eau une voiture dans le coffre de laquelle se trouve le corps de Nana, mutilé, pieds et mains liés. Lund et Meyer s’aperçoivent interloqués que le break en question appartient au parti d’Hartmann. L’enquête bascule ainsi soudainement dans les coulisses et les méandres d’une campagne électorale qui va devenir de plus en plus orageuse. Les soupçons de Lund se portent peu à peu sur quelques politiciens. L’enquête s’intensifie et s’opacifie lorsque que Sarah découvre que la jeune fille a été séquestrée dans un appartement appartenant au parti d’Hartmann ; le meurtrier l’aurait ensuite transportée dans un autre lieu qui restera mystérieux jusqu’à la fin de l’enquête, où elle fût torturée, violée, et poursuivie dans une forêt, puis enfermée vivante dans le coffre du break trouvé au fond du canal. Toute l’enquête va pivoter autour de cette voiture et de l’appartement.
Le crime innommable, de passer sur la scène publique, va faire en quelque sorte attentat dans le monde politique de la capitale danoise où d’ailleurs tous les coups sont permis. Les médias s’en donneront à cœur joie : des corruptions impliquant des politiciens seront ainsi révélées et exposées.

Réel versus vérité

Sarah Lund s’égare alors longtemps dans un labyrinthe où les semblants du discours du maître viennent brouillées les cartes. Elle ira d’impasse en impasse, de méprise en méprise, de vérité révélée en vérité démentie, faisant trembler au passage les murs de la mairie de Copenhague. La voyant piétiner et perdre son sang-froid, son compagnon, criminologue, lui conseille de lister les jeunes femmes ayant disparu ces dernières années aux alentours de Copenhague. Mais, prise dans les tourbillons et les affres de la campagne électorale, Sarah élude cette piste essentielle, persuadée que le meurtrier est un homme politique qui a agi de façon passionnelle.
Créant la pagaille à Copenhague, Sarah est inquiétée par ses supérieurs qui la jugent un peu trop folle : elle ne veut pas par exemple porter d’arme à feux sur son corps, ce qui aura d’ailleurs des conséquences désastreuses. Laissant en plan ses proches, son fils lui dira : « Tu préfères les morts aux vivants. », ce qui n’est pas sans l’ébranler. Elle ne peut en effet ni être mère ni tisser aucun lien amoureux avec quiconque. Pour le dire avec Gérard Wajcman, Sarah Lund est une « déglingueuse déglinguée » de premier plan [3]. Sarah veut la vérité du crime et que justice soit faite. Rien ne semble à cet égard la faire reculer. Mais autre chose l’anime : un réel qui n’est justement pas de l’ordre de la vérité. C’est ce qui fait qu’elle ne peut conclure l’affaire que par des détours qui l’éloignent et l’approchent à la fois de ce point qui échappe aux discours et à la dialectique de l’aveu, et qui la concerne en fait de très près. Ce que montre en filigrane la série de bout en bout.

Un attentat manqué

La scène ̶ absolument saisissante  ̶ où ’identité du meurtrier est dévoilée, vaut à cet égard qu’on s’y attarde. Sarah interroge pour les besoins de l’enquête un homme effectuant des travaux dans le sous-sol d’une maison en cours de construction. Celui-ci, s’apprêtant à partir, revêt une veste où est inscrit : Sarajevo 84. Seulement la fermeture éclair du veston coupe le nom de la ville en deux, si bien que Sarah voit inscrit sur le corps de l’homme en question : Sara… 84. Elle saisit en un éclair que l’homme en question est celui qu’elle cherche ; pétrifiée d’angoisse elle fixe de son regard le meurtrier tout en s’approchant doucement de celui-ci. Quelques mots coupés de silence suivent : « Quoi d’autre ? lui demande-t-il. Rien, lui rétorque-t-elle. C’est terminé maintenant, d’accord ? » finit-il par conclure, la laissant partir. L’attentat n’aura donc pas lieu. On ne saura pas véritablement pourquoi il la laisse s’échapper. La construction de la séquence et la suite laissent entendre que le meurtrier ne peut la tuer car ça serait d’une certaine façon se tuer lui-même. C’est un point qui n’est pas élucidé, comme bien d’autres. Quoiqu’il en soit, Sarah investit le sous-sol de la demeure qui s’avère être l’autre lieu où la jeune Nana a été torturée et violée.

Forum et attentat sexuel

Le dénouement de l’enquête ne manque pas d’ironie noire : le chef de la Brigade demande à Sarah de ne pas évoquer dans son rapport final les connexions du crime avec les magouilles du parti de Troels Hartmann. Celui-ci laissera d’ailleurs volontairement dans l’ombre des informations importantes concernant le meurtre, afin de triompher sur la scène politique. Dans le premier épisode le maire de Copenhague, adversaire de Troels, donnera à cet égard le ton de la campagne électorale en évoquant un passage de l’histoire de la Rome antique : « Cicéron serait allé loin s’il avait su attendre. Il a voulu instaurer la République, pourtant souhaitée, trop tôt. Les Romains qui aimaient César n’ont pas apprécié sa hâte. Ils l’ont tué et ont exposé sa tête au forum à la vue de tout le monde. » Dans Forbrydelsen le forum en question c’est la scène politico-médiatique où le crime de la jeune femme seraexposé sans pudeur aux yeux de tous. C’est en ce sens qu’il fera attentat. Mais pour qui ? Pour les parents de Nana qui perdront peu à peu les pédales en s’accrochant désespérément à cette parole du Christ : « Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, ils seront contentés ». Plus encore pour Sarah, comme en témoigne sa façon d’agir parfois insensée, et qui reste somme toute énigmatique, ses réelles motivations nous échappant. Pour les téléspectateurs aussi bien, dans une autre mesure.

Sarah Lund sans maître

« Un message déchiffré peut rester une énigme » [4] : c’est à ce point-trou que nous mène la première saison de Forbrydelsen. Cette énigme est incarnée singulièrement par le personnage de Sarah Lund, femme déroutante, imprévisible, insaisissable. Comme le formule très justement Gérard Wajcman : « Sans maître, sans idéal, mue par quelque chose d’assez indéfinissable » [5]. Bref, une femme de notre temps.
L’enquête résolue, Sarah, au contraire du politicien Troels Hartmann, est évacuée de la scène comme un déchet : « le maître » lui demande de prendre congé. Non pas tant à cause des vérités qu’elle révèle au cours de son enquête, ça tout le monde s’en balance, mais je dirai à cause de ce qu’elle représente d’irreprésentable quant à la jouissance qui l’anime, liée mystérieusement dans la série qui nous occupe à des crimes et des attentats. Cela est développé très amplement dans les deux saisons qui suivront la première. Il s’agit d’une jouissance qui ne se traque pas à partir du semblant et des valeurs qui vont avec.

Concluons par un retour sur notre citation introductive tirée de son Séminaire L’envers de la psychanalyse où Lacan explore le champ où jouissance et vérité se disjoignent. Le discours du maître, de s’accointer à celui de la science et à son chiffrage, s’ordonne de rejeter un certain dynamisme de la vérité : « le discours de la science ne se soutient, dans la logique, qu’à faire de la vérité un jeu de valeurs en éludant radicalement tout sa puissance dynamique »[6], formule en effet Lacan. Dans la perspective de la psychanalyse, au contraire, le signifiant emporte des effets de jouissance qui ne se sont pas de l’ordre du vrai ou du faux : pour le dire autrement, quelque chose du réel de la jouissance ne se sublime pas dans le registre des valeurs où la vérité a partie liée aux semblants. C’est ce qu’incarne mystérieusement l’héroïne de Forbrydelsen.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 90.
[2] Littéralement : le crime. Cette série est sortie en 2007 et comporte 3 saisons. La chaîne américaine AMC en fera un remake devenu aussi célèbre que l’original : The Killing, diffusé à partir de 2011.
[3] Wajcman G., Les séries, le monde, la crise, les femmes, Paris, Verdier, 2018, p. 98.
[4] Lacan J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Ecrits », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 553.
[5] Wajcman G., Les séries, le monde, la crise, les femmes, op.cit., p. 122.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, op.cit., p. 101.