Attentat langagier dans l’autisme

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J’ai conçu cette intervention en examinant différentes questions à la suite de la manière dont des sujets schizophrènes adultes du Centre de Nonette ont traversé la période récente du confinement, ou des problèmes médicaux parfois sévères, en faisant preuve d’un savoir-faire avec la jouissance surprenant qui interroge.

Depuis les années quatre-vingt, nous nous sommes appliqués à mettre en pratique, avec les jeunes psychotiques ou autistes du Centre de Nonette, les ressources de l’enseignement de Jacques-Alain Miller, en particulier son cours « Ce qui fait insigne » [1] de 1986-1987, dans lequel il introduit la distinction du S1 tout seul et du signifiant articulé S1-S2, et son texte « Clinique ironique » [2]. Mais le véritable point de rencontre avec son enseignement est pour moi son intervention en clôture de la Journée du GREPS du 14 janvier 1989 dans laquelle il compare le phénomène psycho-somatique – PPS- et l’autisme comme autant de phénomènes dont nous n’avons pas le code, S2 [3]. Le PPS est une écriture, l’autisme est une parole. Mais, dans les deux cas, c’est le code, S2, qui manque. Dans un cas, il manque le système pour lire l’écriture et, dans l’autre pour entendre la parole. Dans les deux cas, il s’agit d’un contournement de l’Autre. Dans le PPS comme dans l’autisme, il n’y a pas d’Autre. Il n’y a que l’Un. La clinique ironique fait place à l’Un, S1. Elle pose ainsi la question du passage à l’Autre, S2.
À considérer, avec Lacan, les autistes ou les schizophrènes comme des êtres de parole dont le rapport au langage est plutôt de court-circuit, rapproche du dernier enseignement de lacan, dont J.-A. Miller annonçait dans son intervention « Habeas corpus » en conclusion du Xe Congrès de l’AMP qu’il serait l’orientation pour la psychanalyse au XXIe siècle [4].
Avec l’a-structure de lalangue, c’est-à-dire lorsqu’il n’y a qu’un seul signifiant, à défaut de l’Autre qui constitue la défense majeure contre la jouissance, il y a une défense contre la jouissance : le redoublement du S1. C’est ce que m’ont appris certains de ces sujets autistes. Dans l’autisme l’usage de la parole adressée est éminemment traumatique. Il en est autrement de l’usage de la parole répétée. Redoubler le signifiant que le sujet prononce amène cette espèce d’enveloppe qui vient peut-être faire le double qu’il n’y a pas du narcissisme, qui fait assurément défaut.
J.-A. Miller nous donne une indication lorsqu’il accentue la différence entre la structure de langage S1–S2. S2 vient donner sens au S1 dans un effet rétroactif et lorsque Lacan, à la fin de son enseignement, fait entendre que l’inconscient compte. Il chiffre le signifiant S1 dépourvu de sens, instrument de la jouissance. J.-A. Miller ajoute : Ça fait passer du symptôme interprétable au symptôme comme ininterprétable. [5]
Le redoublement n’est pas une simple répétition. Le premier S1 est un S1 en attente d’un S2 alors que le second est un S1 instrument de jouissance, une lettre.

Actualité du coronavirus, le corps parlant et le corps de la médecine

Ainsi ce sujet qui a été le premier cas de suspicion de coronavirus à Nonette, à partir de signes d’appel digestifs qui l’ont conduit d’abord à l’hôpital local, puis au CHU de Clermont-Ferrand où un bilan diagnostic a pu être établi avant que le patient nous soit retourné, le service étant réquisitionné par les transferts de malades atteints du coronavirus provenant d’Île-de-France. Il a du faire six temps d’hospitalisation successifs pour que les médecins fassent le tour d’un problème médical difficile à élucider, dans un contexte de pandémie où ils se sont trouvés partagés entre la mobilisation générale pour freiner l’extension du virus et les soins intercurrents ou au long cours à prodiguer aux patients ordinaires ou aux personnes handicapées. Ces temps d’hospitalisation successifs, avec retours à chaque fois au Centre de Nonette, ont permis de mettre en évidence un certain nombre de faits essentiels.

Dans les services médicaux

C’est le calme de ce sujet qui chaque fois est noté par les professionnels de santé, ainsi que la qualité des liens qu’il était capable de nouer avec eux, spécialement avec le personnel féminin. Il a fait l’unanimité auprès des infirmières à l’hôpital. Il fut le chouchou de ces dames.
Il a induit un transfert apaisant pour lui, et peut être bien aussi pour les médecins débordés de statistiques et de protocoles qui écrasent la clinique, et auxquels un sujet sans parole vraiment articulée vient apporter un peu d’air frais.
Le transfert dans la psychose est plus sur le versant de l’objet, de la lettre, que sur le versant du savoir supposé. « L’Un, je l’ai dit [dit Lacan], l’Un dialogue tout seul, puisqu’il reçoit son propre message sous une forme inversée. C’est lui qui sait, et non pas le supposé savoir. » [6] Le transfert dans ce cas est marqué par une certaine voracité, mesurée, tempérée cependant [7].
Le transfert à la lettre, l’interprétation, à la lettre, sont de la période de l’Autre qui n’existe pas.
Si l’effet du langage articulé S1-S2 est un sujet divisé, le produit de la lalangue est un corps parlant. Le corps parlant est le nom de ce que Lacan ne dit qu’une seule fois sous le terme de « sujet de la jouissance » [8].
Le propre de l’analyse est de faire entendre à l’analysant ce qu’il dit, sans le savoir, donc faire entendre à l’analysant sa lalangue, S1, sans le savoir S2, la structure de langage. Lacan dit de l’analyste : « Ce qu’il faudrait, c’est qu’il sache opérer convenablement, c’est-à-dire qu’il se rende compte de la portée des mots pour son analysant, ce qu’incontestablement il ignore. » [9]
Au cours de leurs séjours hospitaliers, ces sujets ont été accueillis à chaque fois comme un étranger qui ne parle pas la langue commune, mais comme un étranger civilisé, c’est-à-dire qui témoigne d’un certain savoir-faire avec la jouissance. Cependant, dans un service de médecine, le désir d’apprendre la langue du sujet schizophrène ou autiste et de la partager avec lui n’est pas forcément présent.

Au Centre de Nonette 

Les hospitalisations de ces sujets ont mis en évidence une division chez chacun de ceux qui les accompagnent à Nonette, entre peur et angoisse. Il y a la peur devant une réalité dangereuse, ici le virus. Le traitement de la peur est celui que prescrit la loi, soit les dispositions spéciales pour le confinement des personnes handicapées : les masques, la distanciation physique, etc. Il y a l’angoisse que le transfert permet d’aborder avec le discours analytique. Il reste à chacun à faire le trajet pour que ce passage de la peur à l’angoisse soit effectif, car ce passage n’est pas effectué une fois pour toute, mais doit être effectué sans cesse. Chaque sujet nous montre son chemin par l’expérience singulière dans l’abord du corps parlant et du corps en médecine.
Ils ont apprécié de rentrer « chez eux », à Nonette, le pays où se parle leur lalangue. Malgré des conditions parfois difficiles, le retour est apaisant. Une fois au centre, ils ont retrouvé l’usage avec l’autre de leur lalangue, dans la pratique hors sens de la parole qui caractérise la pratique à plusieurs à Nonette. Ils ont retrouvé les éducateurs qui les ont à « la bonne » [10] et qui partagent avec eux leur lalangue.
La mise en jeu de la parole dans le langage est différente de la mise en jeu de l’apparole dans la lalangue. Aussi, parler avec chacun de ces sujets dans sa lalangue conduit à prendre en compte des effets de la parole chez les parlêtres aussi bien au niveau du corps, de la jouissance, que dans le cas où est présente la structure de l’Autre structuré comme un langage. « Le phallus, c’est la conjonction de ce que j’ai appelé ce parasite, qui est le petit bout de queue en question, avec la fonction de la parole » [11], indique Lacan.
La langue comme faite de S1 tout-seul est le traumatisme par excellence du fait de l’absence de savoir S2 pour l’encadrer : c’est le troumatisme. Le S1, lalangue, c’est l’attentat sexuel. Mais c’est aussi, du fait de la parole dans lalangue, l’apparole, ce qui permet d’obtenir un effet dans le corps et la jouissance.

Tourner le dos à l’Autre 

Le rapport avec le savoir médical n’est pas toujours bien accepté. Ainsi chez l’un de ces sujets il y a parfois des airs de provocation. C’est au savoir de l’Autre, à l’autorité médicale qu’il tourne le dos. Il est prêt à tout casser quand on veut l’assujettir.
N’est-ce pas là que se loge l’attentat sexuel ?
S1 est ce savoir qui contient la jouissance alors que le savoir médical ignore le corps jouissant. C’est ce qui fonde le tourner le dos à l’Autre qui ne connait pas la jouissance. Avec l’autisme et le PPS, l’attentat sexuel serait déplacé de l’Un sur l’Autre.
Mais la question essentielle réside au niveau du savoir-faire avec la jouissance dont témoignent ces sujets dans le lien social. Cette question est de première importance. La jouissance comme attentat sexuel fait du S1 l’élément traumatique par excellence et remet à l’Autre, au savoir, le soin du traitement.
PPS et autisme seraient ainsi voués à demeurer des traumatismes. Le savoir-faire dont ces sujets témoignent semble s’inscrire en faux et indiquer une autre sortie possible. Ici, l’indication de Lacan est de nature à apporter un soutien à l’hypothèse du redoublement : « L’analyse, à proprement parler, énonce, que l’Autre ne soit rien que cette duplicité. Y’a de l’Un, mais il n’y a rien d’autre. » [12] Le redoublement se rapprocherait ainsi du traitement de l’Autre proposé par nos collègues du Courtil dans les années 1990.
L’hypothèse du S2 comme attentat sexuel ne serait pas contraire à la notion d’Autre méchant.
Le tournant lacanien tourne le dos à l’Autre : « Bref, il faut quand même soulever la question de savoir si la psychanalyse […] n’est pas ce qu’on peut appeler un autisme à deux. Il y a quand même une chose qui permet de forcer cet autisme, c’est justement que lalangue est une affaire commune » [13]. Le terme y est d’un côté comme de l’autre. Alors ce qui est premier est lalangue et l’analyste n’est pas l’Autre du savoir dans la supposition du transfert, mais il est ici l’Un qui sait faire avec, sans la norme du savoir. Il n’y a de résistance que de l’analyste. Entendre a cependant une limite. Alors se pose la question : jusqu’où peut-on entendre la parole de l’autiste ? C’est bien là une formation qui évidemment n’est pas sans conséquences sur la direction des cures.
Nous sommes plutôt habitués à saisir le S1 comme marque, trace de l’attentat-choc, effet de la rencontre du corps et du langage. Le S1, lalangue, c’est l’attentat sexuel. La clinique de l’autisme montre que ce qui fait attentat, c’est le savoir, le S2, l’interprétation, le langage, l’énonciation de l’Autre qui fait effraction. 

Parler la langue des parlêtres en institution

La pratique à plusieurs est la version du collectif qui convient au discours analytique. Chaque intervenant est responsable de son acte dans sa pratique au regard des patients, mais également des collègues. Il ne s’en remet pas au simple savoir des consignes. La pratique à plusieurs comporte la pratique de l’apparole pour chacun, à sa manière. Repérer, par exemple, les inventions du sujet, pour les reprendre, équivaut à prendre le symptôme comme solution et en prolonger l’impact.
Si interpréter est ajouter du savoir, S2, à S1, alors dans l’autisme, c’est ajouter S1 à S: c’est le redoublement. Le « Mais enfin, il y a sûrement quelque chose à leur dire. » [14] de Lacan, c’est cela. Il s’agit de redoubler avec l’idée qu’il y a un peu de semblant qui passe par le biais d’un certain vidage dans l’énonciation de l’autre. Pour apprendre la lalangue de l’autiste, il faut être deux. Une perte de jouissance s’en déduit, qui entraîne un gain de semblant, un pousse au semblant plus qu’à la jouissance.
L’accueil de lalangue hors sens s’avère être le facteur positif responsable du progrès de ces sujets dans la civilisation alors que l’Autre du sens pourrait bien être la figure l’attentat sexuel.
Plus près de nous, les dernières avancées de J.-A. Miller qui fait de l’autisme, à la suite de Rosine et Robert Lefort, le statut natif du « sujet », nous conduisent à nous poser la question de la sortie de l’autisme d’une autre manière, comme un passage obligé pour instaurer le dialogue. Cet abord clinique par l’Un-corps permet de parler d’une sortie de l’autisme, d’un traitement possible de l’autisme selon l’orientation lacanienne, et de le banaliser, en quelques sortes, dès lors que l’Autre n’existe pas, devient l’axiome de la psychanalyse.
C’est le tournant de Lacan avec son dernier enseignement qui affirme la primauté de la jouissance que l’Autre recouvrait, comme l’Autre masquait le réel de la psychanalyse : Il n’y a pas de rapport sexuel.

[1] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Ce qui fait insigne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, inédit.
[2] Cf. Miller J.-A., « Clinique ironique », La Cause freudienne, n°23, Paris, Navarin/ Le Seuil, février1993, p. 7-13.
[3] Cf. Miller J.-A., « Nous sommes tous des phénomènes psychosomatiques », Cahiers psychanalytiques de l’Est, n°13, 2008, p. 7-12.
[4] « Il y a deux ans, à Paris, j’ai tourné notre boussole, la boussole de l’Association Mondiale de psychanalyse, de façon à ce qu’elle indique la direction du dernier enseignement de Lacan. » Miller J.-A., « Habeas corpus », La Cause du désir, n°94, Paris, 2016, Navarin, p. 165.
[5] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Ce qui fait insigne », op. cit., leçon du 6 mai 1989.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu-que-sait de l’Une-bévue s’aile à moure », leçon du 10 mai 1977, inédit.
[7] Cf. « cauchemar tempéré » l’expression de Lacan soulignée par Valeria Sommer Dupont dans sa conférence à Clermont-Ferrand en 2020.
[8] Lacan J., « Présentation des Mémoires d’un névropathe », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 215.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, « Le moment de conclure », leçon du 15 novembre 1977, inédit.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 140.
[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, mars 2005, p. 15.
[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu-que-sait… », op. cit., leçon du 10 mai 1977.
[13] Ibid., leçon du 19 avril 1977.
[14] Lacan J., « Conférence de Genève sur le symptôme », texte établi par J.-A. Miller, La Cause du désir, n°95, Paris, Navarin éditeur, Avril 2017 ; p. 7-24.