Scène primitive et « révolution sexuelle »

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Yayoi Kusama, la célèbre peintre et plasticienne japonaise, situe dans les scènes primitives dont elle fut le témoin l’origine de sa « maladie nerveuse obsessionnelle du pénis » [1] et de son œuvre exubérante.

Enfant, elle est « plongée au cœur de tempêtes déchaînées » : la guerre fait rage mais elle est aussi « en guerre avec une mère féroce » qui l’oblige à espionner les incessantes virées de son père chez les geishas et à lui en rendre compte. Alors qu’elle est « toute petite », il lui arrive « d’être témoin d’un acte sexuel » dont l’effet immédiat est une « peur entrée par mes yeux et qui a enflée en moi ».

Lacan a noté que ce qui fait traumatisme dans la scène primitive, ce « fait factice » [2], c’est « l’étrangeté de la disparition et de la réapparition du pénis ». Kusama en fait la cause de sa haine de l’organe masculin – « pénis » étant le signifiant qui émerge après-coup – ainsi que de sa « fascination et aversion » pour les corps nus. Cependant, elle commence tout de suite à « dessiner des pénis, encore et encore, pour soigner [son] dégoût du sexe ».

Freud reconstruisant l’histoire de l’Homme aux loups, soutient que la scène primitive est l’exemple même de l’événement traumatique cause de la névrose infantile, ce que Lacan relira en avançant que « la sexualité est toujours traumatisante » [3]. Pour Freud, cette scène, « fantasme ou événement réel », a « comme fendue en éclats » la libido de l’enfant et elle a déterminé ses « choix amoureux » [4].

Kusama n’a pas traduit cette scène en termes de castration symbolique qui, rapportée à un manque, aurait permis « l’implication subjective du sexe » [5] ; à défaut de moins phi, alors qu’elle est à l’école primaire, elle est la proie d’hallucinations visuelles dont elle tente de limiter l’invasion en « les recréant par la peinture ou le crayon ». Son père toujours « en vadrouille » [6] accepte de lui acheter du matériel mais sa mère s’oppose à sa solution artistique, l’injuriant et jetant ses dessins. Le troumatisme ayant ouvert un gouffre dans l’imaginaire, son adolescence est émaillée d’automutilations, tentatives de suicide, fugues, recours aux drogues. Jeune femme, elle réussit à émigrer aux États-Unis, où elle vivra vingt années folles en « créant des scandales ». Elle met en scène happenings et partouzes, se travestit, mais refuse toute relation sexuelle, préférant manier le pinceau, en pratiquant « l’auto-oblitération » ; elle crible de points colorés son corps et ceux de ses semblables, particulièrement les sexes érigés, ainsi que les surfaces environnantes. Animée d’une jouissance sans limite, peignant jusqu’à l’épuisement, elle invente ainsi une ponctuation signifiante qui contribue à faire tenir la structure, en la tissant point à point [7]. Elle acquiert alors un statut d’exception qui lui vaut le nom de « Crazy Queen » de l’avant-garde new-yorkaise. 

Cependant, le défaut radical du nouage entre réel, symbolique et imaginaire est aussi traité par l’élaboration progressive d’une métaphore délirante. Elle se revendique comme « une none du sperme » qui veut sauver le monde par une « révolution sexuelle » en « changeant la race humaine en homosexuels ». Après plusieurs tentatives de suicide et, dit-elle, « une psychanalyse réussie » [8], elle décide de rentrer au Japon et demande à être internée à l’hôpital Seiwa de Tokyo, connu pour son atelier d’art thérapie. Depuis quarante ans, elle partage son temps entre ces murs où elle a trouvé asile et son atelier en ville.

Dans son œuvre, la non-inscription de la castration est traitée par la prolifération des images phalliques, ce que Freud avait interprété en analysant « la tête de Méduse ». Kusama crée des installations constituées d’une infinité de phallus en tissu ou en plâtre, au milieu desquels elle se fait photographier. Une restauration imaginaire s’effectue, accompagnée, comme pour Schreber, d’une érotisation de l’image de soi [9], ainsi revitalisée.

Lacan s’interroge : « La fameuse scène primitive […] Qu’est-ce donc ? Si ce n’est cette vie qui se saisit dans une horrible aperception d’elle-même, dans son étrangeté totale, dans sa brutalité opaque, comme pur signifiant d’une existence intolérable pour la vie elle-même »[10].

Kusama, aujourd’hui âgée de 90 ans, déclare « continuer dans l’art afin de corriger le handicap qui a débuté pendant mon enfance » et vivre « une vie paisible ». Ainsi identifiée à son sinthome[11], elle est parvenue à se situer dans le monde sans être aspirée par le gouffre mortifère, à se faire un nom et même à se dire « satisfaite » de sa maladie.

[1] Les citations de l’artiste proviennent de : Kusama Y., « Manhattan suicide addict », Les Presses du réel, Dijon 2005 et Kusama Y., « Infinity Net : The Autobiography of Yayoi Kusama », Tate Publishing (traductions F. Rollier).
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 67.
[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Cause et consentement », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 23 mars 1988, inédit.
[4] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1971, p. 399, 356 & 396.
[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Cause et consentement », op. cit.
[6] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 578.
[7] Rollier F., « Trois artistes femmes, plus-une, face au pire », blog de l’AMP, dossier « L’art, le comique et le vivant qui toujours échappe », août 2020 – Vol. 3. http://uqbarwapol.com/wp-content/uploads/2020/08/Dossier_n003.pdf
[8] Yoshimoto M., « Y. Kusama sauve le monde par la self-obliteration », catalogue Kusama, Centre Pompidou, Paris, 2011, p. 74.
[9] Miller J.-A., « Biologie lacanienne et évènement de corps », La Cause freudienne, n°44, février 2000, p 53.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 466.
[11] Miller J.-A., « En deçà de l’inconscient », La Cause du désir, n°91, novembre 2015, p. 103.