Attentat au désir du psychanalyste

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Nous sommes un soir du mois de Juillet 1883.  Le Dr. Breuer est appelé auprès de sa patiente qui se trouve en état de confusion mentale. Le tableau clinique est celui d’une pseudocyesis, plus communément appelée « grossesse nerveuse » ou « hystérique ». Se tordant dans d’intenses crampes abdominales la patiente s’adresse à Breuer par ces termes : « C’est l’enfant que j’ai du docteur Breuer qui arrive ». Nous savons par Ernst Jones que Breuer s’empresse, dès le lendemain, d’emmener son épouse à Venise. Et c’est lors de ce voyage que Breuer conçoit réellement un enfant, avec sa femme.

Le lecteur aura ici reconnu un fragment de la cure d’Anna O – Bertha Pappenheim, la célèbre patiente dont s’occupa Breuer, avant Freud, et qui fût la première à expérimenter la cure cathartique avec Breuer dès 1880.

La réticence de Breuer à divulguer ces « détails » de la cure de Bertha n’est pas un secret. Et c’est grâce à Freud, que l’histoire du traitement administré par Breuer pourra être « reconstituée », tel un puzzle auquel il manquait des tasseaux. En effet, ce n’est que cinquante ans après, en 1932, dans une lettre à Stephan Zweig, que Freud évoque « ce qui arriva réellement à la patiente de Breuer » [1], à savoir l’histoire de cette grossesse hystérique dont on ne trouve aucune trace dans l’observation des Études sur l’hystérie.

C’est la lecture du Séminaire VIII en cartel, qui m’a inspiré cette réflexion sur les préludes de la psychanalyse. Mon point de départ a été l’effet que produit auprès d’Anna O le désir (d’enfant) de son médecin. Il nous semblerait pouvoir avancer qu’il se produit une sorte d’effraction auprès d’Anna O. Une effraction « féconde » puisqu’elle donne naissance à la psychanalyse.

Voici les termes de Jacques Lacan dès l’ouverture du Séminaire Le Transfert :

« Au commencement de l’expérience analytique, rappelons-le, fut l’amour. » [2] Il s’agit du « point historique où naît de la rencontre d’un homme et d’une femme, de Joseph Breuer et de Anna O. […] ce qui est déjà la psychanalyse » [3]. Lacan fait ici référence à la cure cathartique, technique utilisée par Breuer, et qui se distingue des méthodes précédentes, telle que l’hypnose, par le fait que « son efficacité thérapeutique ne repose pas sur un ordre », (ou une consigne) induite « par le médecin » [4] : c’est donc dans l’abandon d’une technique suggestive que Lacan y voit la naissance de la psychanalyse.

Ce qui nous frappe en premier lieu est que, derrière le médecin et sa patiente, il y a rencontre d’un homme et d’une femme. Serge Cottet est très explicite à cet égard : « le désir d’enfant de Breuer a engrossé Bertha » [5] écrit-il dans son livre Freud et le désir du psychanalyste. Ceci advient bien évidemment à son insu, car Breuer ne peut se douter à priori des effets induits par ce que Bertha nommera « ramonage de cheminée » ou « cure par la parole ».

Trois ans après, dans le Séminaire XI, en commentant à nouveau la cure d’Anna O, Lacan note, avec humour, que dans l’observation de Breuer il n’y a « pas trace, dans tout ça, de la moindre chose gênante […] Pas de sexualité, ni au microscope, ni à la longue vue » [6]. Nous pourrions avancer que cette omission de la chose sexuelle vient à point nommé car elle semble en indiquer encore mieux sa présence. Quelques lignes avant, dans ce même Séminaire, Lacan affirme aussi : « c‘est dans le transfert que nous devons voir s’inscrire le poids de la réalité sexuelle » [7] de l’inconscient. 

Le transfert devient dans ce Séminaire un concept fondamental de la psychanalyse où sont articulés transfert, demande et désir. Nous citons : « le désir comme lieu de jonction du champ de la demande, où se présentifient les syncopes de l’inconscient, avec la réalité sexuelle […]. Ce désir, quel est-il ? […] le désir dont il s’agit, c’est le désir de l’analyste » [8].

Ici Lacan semble tracer une analogie entre désir et désir de l’analyste. Il se sert d’une figure topologique appelée « huit intérieur » et qui a la structure d’une bande de Moebius.

L’intersection de cette bande est centrale dans le développement complexe de Lacan qui vise à topologiser cette affirmation. Cette analogie entre désir et désir de l’analyste nous est difficile à saisir, mais peut-être S. Cottet nous vient-il à l’aide lorsqu’il affirme que « le désir du psychanalyste présente une certaine « communauté » [9] avec celui du patient. Il est possible de rendre compte de ceci de plusieurs façons et notamment dans le fait « qu’on ne peut, dans un cas comme dans l’autre y éliminer une certaine « dimension érotique » [10] sous-jacente.

A cet égard, S. Cottet remarque également que Freud avait déjà utilisé explicitement la métaphore sexuelle pour rendre compte de la cure lorsqu’il comparait : « Le pouvoir de l’analyste sur les symptômes […] à la puissance sexuelle » [11] en ce sens que même l’homme le plus fort ne saurait produire seul (un enfant) dans l’organisme féminin [12]. Et il conseillait à cet égard de préférer toujours les patients qui aspiraient à la guérison totale » [13]. C’est donc à partir d’une métaphore sexuelle, dans laquelle l’analyste pourrait exprimer « une préférence » qu’il rendait compte de cette curieuse rencontre entre un patient et son médecin !

Nous conclurons en disant que Breuer expérimenta que, la Talking cure pouvait, dans certaines conditions, avoir des effets explosifs. Ceci advint en raison même du fait qu’il ignorait la part de son propre désir (subjectif) engagé dans la cure d’Anna O.

D’y avoir payé « sa livre de chair », nous pouvons lui en être gré puisqu’il était nécessaire à la théorie et à la praxis analytique que ceci arrive au moins une fois.

Freud pût ainsi s’enseigner précisément à partir de cette méconnaissance – fondamentale et fondatrice –, et en dégager le concept de transfert dans lequel l’analyste est inclus.

Avec Lacan, nous pouvons formuler que l’analyste ne peut occuper cette fonction qu’à la condition que son désir ne lui soit que supposé par l’analysant. Cette opération est possible si la place à partir de laquelle il opère reste vacante et atopique[14]. Celui qui l’occupera avec son propre désir personnel, commettra un attentat à l’intégrité même de cette fonction.

[1] Gay P., Freud, une vie, Hachette, Paris, 1991, p. 80.
[2] Lacan, J., Le Séminaire, Livre VIII, Le Transfert, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, Paris, 2001, p. 12.
[3] Lacan, J., Le Séminaire, Livre VIII, Le Transfert, op. cit. , p. 13.
[4] Freud S., La technique psychanalytique, PUF, Paris, 2002, p. 2.
[5] Cottet S., Freud et le désir du psychanalyste, Seuil, Paris, 1996, p. 32.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux, Seuil, Paris, 1990, p. 176.
[7] Ibid, p. 174.
[8] Ibid, p. 175.
[9] Cottet S., Freud et le désir du psychanalyste, op. cit, p. 21.
[10] Ibid.
[11] Freud S., « Le début du traitement », La technique psychanalytique, PUF, Paris, 2002, p. 89.
[12] Ibid.
[13] Ibid., p. 90.
[14] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le Transfert, op. cit., p. 128.