Il y a quelque chose de pourri au royaume de la sexualité !

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« Dans l’expérience analytique, au départ, il y a consentement […]. Une analyse conduit au-delà du colloque d’un sujet en butte à une vérité en visant l’énigme du sexuel […] [c’est] bien le réel qui nous tombe dessus » [1] indique Christiane Alberti d’emblée dans ce numéro cinquante-quatre de Ornicar ?. Le non-sens ou l’« ab-sens du sexuel » [2] est de structure. Quelque chose du sexuel a franchi l’inconcevable. C’est ce que Vanessa Springora a rencontré de cet inconcevable, qu’elle énonce dans son livre et qu’elle nous relate dans une interview avec l’équipe de rédaction. Dans ce Ornicar ?, le retour à toute la logique du consentement – que ce soit dans l’histoire, la justice, etc. – fait l’objet d’une recherche approfondie. La lecture de ce travail immense, dont la couverture choisie avec attention, vous fera apercevoir le « consentement dans ce qu’il a d’insondable » [3].

Ce Ornicar ? 54 explore l’ensemble de la notion de consentement et c’est une véritable respiration au milieu de ce déchaînement de jouissance. Il nous oblige à un pas de côté, à un consentement, à reprendre un peu plus longuement le parcours de cette notion. C’est une respiration parce que, au travers de ce livre, ce qui s’écrit, c’est à la fois une histoire de ce concept, avec un retour à ce qu’était le viol, notamment avec l’enlèvement des Sabines, et les références à Ovide, Tite Live, dans le texte de Mary Beard. On y lit que l’enlèvement des Sabines est un usage, de la violence, nécessaire à inscrire sur le corps d’une femme se laissant posséder pour le mariage. Issue qui serait presque comique, si ce n’est que l’on ne regarde que l’héroïsme masculin sans prendre en compte les conséquences tragiques pour les victimes [4], ni la question du désir dans le partage du corps. La peur et le viol subis par la femme, qui en échange obtient protectorat et partage des richesses [5], valident le comportement de l’époux qui assoit ainsi son pouvoir sur sa femme. Le consentement ici ne pouvant être qu’allégeance à être objet protégé par son avoir (un mari, un toit, une famille). Ce consentement au pouvoir du mâle dans l’organisation de la sexualité voit son apogée aujourd’hui à l’heure où la sexualité est partout, soumise au regard de l’Autre, offerte sans pudeur à qui veut bien l’entendre. Chacun peut regarder ou se faire regarder dans sa sexualité. La pudeur n’a plus vraiment cours et la honte encore moins. C’est le « show accessible par chacun » [6]. Vois comme je jouis, je te dirais qui je suis ! Nous sommes loin des grands classiques : « cachez ce sein que je ne saurai voir » ou encore « Tu les trouves jolies, mes fesses ? » [7] où le voile discret laissait apercevoir l’objet de désir. Quelque chose a changé dans le rapport au corps de l’Autre ; c’est que nous sommes passés du registre du désir à celui de la pulsion. L’imaginaire pornographique a contraint l’impossible écriture du rapport entre les sexes à une illusion de performance qu’elle soit en taille, en nombre, en éprouvé de jouissance. « Le porno, qu’est-ce d’autre qu’un fantasme filmé avec une variété propre à satisfaire les appétits pervers dans leur diversité ? » [8] L’image d’un sexe masculin aux dimensions démesurées a induit une recherche vaine, non seulement, de cette é-norm-alité, mais aussi de la rencontre éminemment improbable d’un partenaire qui pourrait l’engloutir par les différents orifices de son corps et qui en plus en jouirait à profusion. La possibilité, ou vérité, trompeuse traversant les réseaux, de s’offrir un partenaire, virtuel, aux performances ex-quises n’a corrélativement que le résultat de la mauvaise rencontre, certes de fait, avec une sexualité « dite ordinaire » où le scénario monté virtuellement ne trouve jamais occasion de s’actualiser. « Rien ne montre mieux l’absence du rapport sexuel dans le réel que la profusion imaginaire de corps s’adonnant à se donner et à se prendre. » [9]

Le corps de l’autre n’est que l’instrument de sa propre jouissance, mais avec une trame imaginaire que l’on nomme l’amour ou le fantasme, on voile et rend la chose supportable. Aujourd’hui plus besoin de l’usage de cet imaginaire qui noue la jouissance au désir : c’est la jouissance crue, de posséder le corps de l’autre qui s’invite au tournant de la rue. Plus le temps de s’envoyer des fleurs, et de s’inviter au restaurant, – et oui, le couvre-feu, pas grave, on gagnera du temps ! – passons directement à l’après. Le souci c’est qu’avec le couvre-feu, on doit rester jusqu’à 6h du matin… alors là, « au-delà du réveil, on n’échangera pas nos numéros, nous ne serons que de trop » [10]. Finis les romans à l’eau de rose, le romantisme et les fleurs bleues, la jouissance est dénudée, le rapport à l’Autre se heurte violemment, se cogne durement contre l’impossible.

Avec le mouvement #MeToo et #BalanceTonPorc la sexualité a pris une dimension, non seulement de monstration mais surtout de dénonciation. Le livre de V. Springora prolonge ce débat et le déplace de la dénonciation à l’énonciation. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer un fait affreux mais de veiller à bien-dire ce qui s’est rencontré, dans l’après-coup. Dans l’entretien que V. Springora accorde à Ornicar54 ?, elle va au-delà de son écrit, nous inviter à partager ce que la psychanalyse, ou plus exactement son psychanalyste, a pu sauver d’elle, la reconstruire. Il l’a sauvée, dit-elle, reprenant ce qu’elle définit comme le seul consentement, celui de la mort. Elle a pu, par l’analyse, se révéler combien elle avait été foudroyée par l’amour. « C’est la demande d’amour qui peut mener le sujet à sembler consentir à une relation abusive » indique Philippe la Sagna [11].

François Regnault, dans un article de plus de quarante pages, nous éblouit tant par la culture, l’intelligence, les références, le style… Il répond à la question qu’il se pose « Quelle entrave […] au désir de qui voudrait avoir un “rapport sexuel” ? […] Le consentement de l’autre » [12]. Immense parcours artistique, « Ce n’est pas l’amour qui fait le mariage mais le consentement » [13], citant Claudel, mais aussi académique en faisant une large place au cours de Foucault. Il revient sur le consentement comme partie essentielle de l’aveu, dans la confession. Le secret, corrélé à l’aveu, peut s’imposer pour dépasser le temps de comprendre ce à quoi on a à faire. Et puis l’envers du secret : « Agis toujours, lorsque tu te trouves […] dans un rapport sexuel […] de telle sorte que des appareils modernes […] utilisés comme témoins permettent d’enregistrer la scène […] et garantissent que tout harcèlement éventuel ainsi que ton consentement ou ton non-consentement, puissent être vérifiés » [14]. Que toujours, grâce à tes outils connectés, à la mauvaise rencontre avec le sexuel, tu sois préparé !

Rappelons ce que Jacques-Alain Miller enseigne, et que vous lirez avec délice dans cet Ornicar ? : « il n’y a pas de bon rapport du sujet avec la sexualité. […] le sujet s’avance toujours à cloche-pied dans la dimension de la sexualité » [15]. Ce qu’écrit le $, n’est rien d’autre qu’une défense contre a qui n’est autre que l’excèdent de sexualité [16]. Ce que le sujet attend de l’Autre c’est essentiellement la reconnaissance. Si un partenaire est reconnu dans son dire, si celui-ci est reconnu, alors déjà, la voie du consentement à en faire un partenaire de jouissance, peut se frayer un chemin. C’est que nous ne recevons jamais que notre message inversé, comme le rappelle F. Regnault dans son texte, et être reconnu, se faire reconnaître, c’est recevoir son propre message d’attribution et de consentement à faire de ce partenaire celui de notre jouissance, voire de consentir à être objet, l’instrument de sa jouissance. Se faire dupe autant qu’il y consent. Consentir c’est toujours dire que oui, dans le mouvement de son désir décidé. Consentir à une dimension de liberté : au début comme à la fin de l’analyse, il y un consentement à vouloir monter dans le train dont nous avons le ticket dans la poche [17].

Espérons que cet ouvrage poursuivra le combat vers l’humanisation de la jouissance et que l’énoncé d’un non soit entendu, au-delà des mots, dans une fermeture de la complaisance à offrir son corps, dans un regard qui s’éteint, dans la douleur de n’être pas entendue. C’est à un plus jamais « si tu dis non, j’entendrais oui » comme dans la chanson de Suzanne [18], que votre lecture de cet ouvrage vous conduira, il n’y a pas de doute, si vous consentez à monter dans le train.

[1] Alberti C., « Liminaire », Ornicar ?, Revue du Champ freudien, n°54, octobre 2020, p. 6.
[2] Ibid.
[3] Ibid., p. 7.
[4] Beard M., « Érotique du viol. Tite-Live, Ovide et l’enlèvement des Sabines », op. cit., p. 47.
[5] Ibid., p. 55.
[6] Cf. Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, Navarin, n°88, 2014, p. 105.
[7] Regnault F., « L’aveu et le consentement », Ornicar ?, op. cit., p. 145.
[8] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », op. cit..
[9] Ibid.
[10] Cf. Grand Corps Malade, « Je ne serai que de trop », Mesdames, Caroline Record, Septembre 2020.
[11] La Sagna P., « L’insaisissable consentement de la liberté », Ornicar ?, op. cit., p. 69.
[12] Regnault F., « L’aveu et… », op. cit., p. 125.
[13] Ibid., p. 130.
[14] Ibid., p. 156-157.
[15] Miller J.-A., « Le sexe et son interprétation », ibid., p. 31.
[16] Cf. Ibid., p. 34.
[17] Cf. Ibid., p. 10.
[18] Suzanne, « SLT », Toi Toi, 3ème Bureau, 2019.