Ce qui se dit

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« Attentat sexuel » : ce titre percutant résonne aussi bien avec l’actualité et ses combats relayés par les médias qu’avec la découverte de l’inconscient par Freud.
Comme au temps de « La naissance de la psychanalyse » [1], il n’est pas rare qu’une demande d’analyse soit aujourd’hui motivée par un attentat sexuel, que celui-ci soit récent et que la personne soit encore sous le choc, ou plus ancien et ayant laissé des traces indélébiles, des symptômes, une souffrance dont le candidat à l’analyse fait l’hypothèse qu’elle a aussi des ressorts inconscients.

Parler et dire

Mais ce n’est pas parce que l’on a pris la décision de rencontrer un analyste, puis que l’on frappe à sa porte pour parler précisément de cette souffrance, que la dire soit chose aisée.
« Ici, ta parole est libre et elle ne sera pas jugée » : telle pourrait être la traduction de la règle fondamentale qui prescrit de dire tout ce qui vient à l’esprit sans omission ni censure. Or, bien vite, l’analysant éprouve la difficulté de ce dispositif qui soulève immanquablement le voile de sa pudeur, laissant apparaître la honte qui lui est consubstantielle. Il s’aperçoit que ce qu’il lui faudrait dire, c’est justement ce qu’il ne peut pas dire quand bien même il s’est précipité chez l’analyste pour se décharger de ce qui le brûle parfois depuis longtemps. D’aucuns rapportent dès la première séance l’événement traumatique qui a laissé son empreinte douloureuse, d’autres vont tenter de noyer dans l’eau d’un blablabla le précieux détail dont ils pressentent qu’il relève d’un réel hors sens, inassimilable, traumatique. D’autres encore font l’hypothèse selon laquelle leur souffrance opaque relèverait d’un trauma enfoui, refoulé, inaccessible, qu’une analyse permettrait de révéler.

La sexualité est toujours traumatique

Les arguments des journées 50, les textes préparatoires du blog, n’ont pas manqué de faire référence à la sexualité en tant qu’elle est structurellement traumatique ; je n’y insisterai donc pas sinon pour rappeler la remarque de Freud suivant laquelle la mort et le sexe n’ont pas de représentation dans l’inconscient. Ce sont pourtant les deux questions auxquelles chaque parlêtre est confronté et dont il ne peut obtenir de réponse de l’Autre. Ce trou dans le savoir, que le langage ne parvient pas à combler, ce troumatisme, selon le néologisme bienvenu de Lacan, oblige chaque un, chaque parlêtre, exilé du langage et du rapport sexuel [2], à inventer une solution à sa mesure.
C’est bien ce traumatisme structurel que l’attentat sexuel vient percuter, mettant à mal la solution fantasmatique singulière.

Je voudrais souligner que l’abus de l’Autre, qui produit l’effraction aux effets incalculables, peut non seulement être causé par une agression d’une grave violence – un viol notamment – mais aussi par un événement minuscule, par exemple la caresse anodine d’un père dans le cou de sa fille qui aura provoqué chez celle-ci un frisson aux conséquences sismiques durables. Premier frisson de jouissance sexuelle qui en fait un trauma et qui rendra ce père dangereux pour toujours. La scène primitive, en tant qu’elle aura marqué définitivement un sujet peut elle-même être considérée comme un attentat sexuel.

Ne nous méprenons pas : il ne s’agit certainement pas de mettre au même plan l’intrusion manifeste d’un viol, souvent d’ailleurs assorti d’une brutalité qui aura mis la vie de la victime en danger, et le frôlement fortuit d’une zone érogène, voire d’un regard qui déshabille ou d’un mot outrageux. Cependant, si tous ces événements n’ont pas la même puissance destructrice, c’est toujours à leurs conséquences singulières que l’on pourra mesurer leur impact.
Cette brève indication clinique permet d’apercevoir que le trauma nécessite l’implication du sujet comme l’a remarqué Freud à propos du cas de la jeune Emma. [3]

Nachträglich

Le phénomène d’après-coup, qui conforte Freud dans son hypothèse de l’inconscient, met en évidence que le trauma dépend de la subjectivité singulière. « A ce moment-là– dira Lacan – quelque chose se détache du sujet dans le monde symbolique même qu’il est en train d’intégrer. Désormais, cela ne sera plus quelque chose du sujet. Le sujet ne le parlera plus, ne l’intégrera plus. Néanmoins, ça restera là, quelque part, parlé, si l’on peut dire, par quelque chose dont le sujet n’a pas la maîtrise. Ce sera le premier noyau de ce qu’on appellera par la suite ses symptômes. » [4] L’effraction traumatique peut favoriser l’éclosion d’une névrose, fixer une jouissance masochiste, ou même aller jusqu’à défaire l’unité corporelle d’un sujet. La gamme des réponses symptomatiques est infinie. N’oublions pas, à cet égard, que le symptôme est déjà une réponse au problème insoluble du trauma. Le phénomène d’après-coup signale donc d’une part la place de l’inconscient et d’autre part ce que nous appelons aujourd’hui, avec le dernier Lacan, le Un de jouissance qui itère [5], inexorable et hors sens.
Une psychanalyse permettra de dénuder les racines du traumatisme, mais sans jamais pour autant accéder au réel traumatique.
Dans d’autres cas, elle servira à retisser le voile qui, en se déchirant, a défait le corps. Les cas désassortis qui seront présentés aux journées 50 témoigneront de la multitude de réponses possibles à l’attentat sexuel en faisant valoir cette clinique lacanienne qui s’attache au détail. La parole en analyse a en effet mille et une façon de se dérouler pour approcher l’indicible du trauma.
Car c’est bien du traumatisme dont il s’agit, ce traumatisme qui a occupé Freud tout au long de sa vie et de son œuvre. Sans entrer dans le détail de ses différentes conceptions du traumatisme, retenons qu’il en a fait un réel inassimilable, ce dont témoigne la clinique : « J’étais sidéré », « sans voix », « incapable de penser », « paralysé corps et âme », « mes jambes m’ont lâchée », « il y a un blanc », etc.  Chacun aura sa manière de rapporter la mauvaise rencontre qui a fait trauma, la rencontre avec un trou. C’est qu’au moment du choc le sujet a disparu. Allons jusqu’à dire qu’au départ le trauma n’existe pas ; il n’existera qu’à le nommer, donc nécessairement après-coup. Ainsi, dès lors qu’une personne tente de mettre des mots sur ce qui lui est arrivé, elle s’éloigne du trou du trauma, voile ce qui a véritablement fait effraction, elle interprète, elle brode, tout simplement parce que le réel du trauma n’est pas accessible. « Un trauma est toujours suspect » [6] dit Lacan, la mémoire n’étant pas fiable et le souvenir étant le plus souvent un souvenir-écran. Nous n’avons accès qu’à un indice du réel. Pour le reste, il s’agit de remaniements.
C’est aussi parce qu’il est inassimilable que le trauma est cause de la répétition : le trauma continue de diffuser inlassablement son venin, faisant fi du temps qui passe. Cette répétition, hélas, ne le traite pas.

Obstacles

Réticence, secret, honte, aveu, sont autant de termes que l’analysant ne manque pas de rencontrer et qui se conjuguent entre eux. A cette série, ajoutons le silence, annonciateur de la honte, lui-même signal d’une jouissance indicible. Le silence, en même temps qu’il dévoile la honte, laisse entrevoir à la fois l’ouverture de l’inconscient et la résistance à cette ouverture. Mais la précipitation de la parole témoigne aussi bien qu’il s’agit d’arracher quelque chose au silence, c’est-à-dire à la retenue pudique. Un rougissement peut accompagner ce moment, crevant alors l’écran, notamment lors des entretiens préliminaires. Par ce qu’il découvre le rougissement fait d’ailleurs lui-même rougir un peu plus encore. C’est bien du corps qui jouit dont il s’agit et du regard qui y est évidemment impliqué : Au « Je vois que je suis regardé en train de rougir » suit bientôt le « J’ai honte de rougir ».
Outre qu’il permet d’oublier son corps au profit de la parole, l’usage du divan soustrait à l’analysant le regard de l’analyste et, ce faisant, rend l’obstacle moins insurmontable.
Des obstacles, il y en aura bien d’autres dans une analyse, mais aussi des ouvertures, fentes, béances par où palpite l’inconscient et qui favorisent l’avancée de la cure. « Ce n’est jamais sans danger qu’on fait remuer quelque chose dans cette zone de larves » [7] prévient Lacan.  Lui-même dit ne rouvrir cette béance de l’inconscient qu’avec précaution.

L’autre scène

Il n’est pas rare que le rêve serve d’antichambre à un aveu honteux. Soulevant le voile qui protège du réel, le rêve réveille.
Il a donc plusieurs fonctions dans l’analyse : il permet de toucher fugitivement un point de réel, réel qui aussitôt se dérobe mais laisse une trace qui interprète et anticipe la séance analytique. En même temps qu’il peut faire honte et être donc difficile à raconter, le rêve offre à l’analysant l’opportunité de dire quand même, il ouvre la voie à l’aveu, il le facilite. Déjà pris dans le transfert qu’il ravive, le rêve concourt ainsi au progrès de l’analyse.
Toutes les formations de l’inconscient peuvent faire honte. Un lapsus ou un acte manqué laissent souvent percer, derrière un désir inconscient, une jouissance insue et inavouable. L’équivoque que fait résonner l’analyste peut elle-même laisser l’analysant sans voix… l’espace d’un instant, l’instant où se découvre le réel : « l’esp d’un laps ». [8]

Derrière l’écran, le réel

Ainsi va l’analyse qui, effeuillant les résistances, va peu à peu découvrir l’objet gardé précieusement et qui fait fonctionner le fantasme. Rappelons que le fantasme est une réponse à cette chose hors sens qu’est le traumatisme, il sert d’écran au réel du trauma tout en signalant sa présence. Imaginaire et symbolique s’associent pour prendre en compte, mais seulement partiellement, le réel inassimilable, impossible à nommer et à représenter. Le fantasme cache et montre, c’est pourquoi la pudeur peut contraindre l’analysant à le dissimuler pendant de longues années à son analyste. Eh bien, s’il « constitue pour chacun sa fenêtre sur le réel » [9], on pourrait dire de la honte qu’elle entrouvre cette fenêtre.

Soulever le voile

Endroit et envers d’une même surface, honte et pudeur sont intriquées. En désignant les contours de la chose cachée, difficile à dire, elles dévoilent l’objet : celui-ci apparaît donc dans ce moment même où il se présente comme dissimulé. La séance analytique participe inévitablement à soulever le voile qu’il ne s’agit certainement pas de supprimer : l’analyse ne vise pas l’obscène. C’est ainsi qu’il faut entendre le « faire honte » [10] de Lacan, assorti d’un « pas trop, mais justement assez ». La honte brûle, c’est une matière incandescente et son maniement par l’analyste est affaire de tact.
Si honte et culpabilité font bien partie d’une même série [11], Jacques-Alain Miller, dans sa « Note sur la honte » [12], tient à souligner la disjonction qui existe entre elles : « On dirait que la culpabilité est l’effet sur le sujet d’un Autre qui juge, donc un Autre qui recèle des valeurs que le sujet aurait transgressées » [13], tandis que la honte aurait rapport à « un Autre primordial, non pas qui juge, mais qui seulement donne à voir. » [14] Ainsi, la culpabilité aurait « un rapport au désir tandis que la honte est rapport à la jouissance qui touche à ce que Lacan appelle, dans son ‘Kant avec Sade’ le plus intime du sujet. » [15] C’est ce « plus intime » que vient forcer l’attentat sexuel. En cela tout attentat sexuel est un viol car il brise la barrière de la pudeur.
L’expérience analytique met en évidence que les mots eux-mêmes peuvent faire effraction et brutaliser au plus profond de l’intimité. A ce titre, l’insulte sexuelle frappe le corps, elle dénude ce que l’on voudrait cacher. Les adolescentes connaissent toutes cela : dans ce moment fragile où elles n’ont pas encore pris possession de leur corps bouleversé par les mutations de la féminité, elles sont des proies faciles pour les mots sexuels blessants. Devenir une femme et être regardée comme une femme alors que l’on a encore un pied dans l’enfance, comporte en soi ce dévoilement plus ou moins violent. Les plus effrontées répondront à l’insulte sexuelle par des mots qui attaquent la virilité de l’agresseur. En recevant alors son propre message sous une forme inversée, celui-ci se retrouvera à son tour honteux, c’est-à-dire nu, dépouillé de ses semblants phalliques.

Le signifiant-maître

Comme le dit si bien Lacan, la honte, « Ce n’est pas de cette chose dont on parle le plus aisément. C’est peut-être bien ça, le trou d’où jaillit le signifiant-maître. » [16] La séance analytique vise justement à dénuder ce signifiant-maître mais cela ne peut se faire qu’à la faveur de la répétition dans l’analyse. S’arracher à l’étreinte aliénante d’un S1 nécessite d’abord qu’il soit repéré. Il faut en effet que la parole fasse des tours et des détours, il s’agit même de parcourir la boucle plusieurs fois pour que le signifiant-maître, en s’isolant, fasse apercevoir ce qu’il recèle de jouissance opaque. Cependant, chaque fois que surgit l’affect de honte, cela indique déjà que quelque chose du réel de la jouissance est approché.
Pour revenir au titre de nos journées, « L’attentat sexuel », précisons que le plus difficile à dire ne concerne pas tant l’agression que la jouissance, fusse-t-elle hideuse, douloureuse, qui a pu être éprouvée par l’intrusion de l’Autre. Le « J’y suis pour quelque chose » est précisément ce qui rend la tache honteuse indélébile. Mais c’est aussi cette responsabilité subjective qui peut donner chance au trauma d’être surmonté. En ne restant pas uniquement dans la position de victime de l’Autre abuseur, en assumant sa subjectivité dans l’épreuve, une autre voie est possible qui peut conduire jusqu’à un savoir y faire avec son sinthome.

Témoignages 

À la fin du parcours, certains analysants auront pu cerner, et même serrer au plus près, le réel insoluble du trauma. Les témoignages de ceux que l’École de la cause freudienne a nommé AE [17] donnent un aperçu de ce trajet de l’analyse qui va du hors sens au hors sens ; du hors sens énigmatique du trauma, qui mène à l’analyse, à l’os du sinthome. C’est bien sûr à passer par le sens que fait surgir l’association libre, puis à se poursuivre au-delà de la traversée du fantasme, dans ce que Jacques-Alain Miller a appelé « l’outrepasse » [18], que l’analysant peut atteindre « la pure percussion du corps par le signifiant » [19].
Transmettre ce trajet qui va jusqu’au serrage du sinthome ne peut se faire sans raconter a minima une histoire ; le récit, réduit alors à sa plus simple expression, nettoyé du pathos, met surtout en évidence les signifiants fondamentaux qui se sont isolés et sont désormais vidés de leur pouvoir de fascination. Ici, l’exercice laisse seulement deviner une part de l’intime qui reste voilé. Les témoignages des Analystes de l’École sont pudiques.  Un par un, les AE font surtout apercevoir la valeur de fiction – et de fixion – que recelait leur histoire singulière, devenue hystoire, et dont ils se sont finalement détachés. Ils savent désormais que la parole analytique, qui a dû faire tant de détours, n’a eu de cesse de tourner autour d’un trou.

[1] Freud S., La naissance de la psychanalyse, Paris, Puf, 1950.
[2] Cf. Lacan J., Le séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J-A. Miller, Paris Seuil, 1975.
[3] Freud S., La naissance de la psychanalyse, op.cit., pp. 359-369.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, texte établi par J-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 215.
[5] Cf. Miller J-A., « L’orientation lacanienne. L’être et l’un. », leçon du 6 avril 2011, enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII inédit.
[6] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », Scilicet n°6/7, 1975, p.22.[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 31.
[8] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil,2001, pp. 571-573.
[9] Lacan J., « Proposition sur le psychanalyste de l’école », Autres écrits, Paris, Seuil, p. 254.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par J-A. Miller, Paris, Seuil,1991 p. 223.
[11] Cf. Intervention d’Éric Laurent, « L’orientation lacanienne, leçon du 29 mai 2002 de Jacques-Alain Miller. », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII.
[12] Miller J.-A., « Note sur la honte : L’orientation lacanienne, leçon du 5 juin 2002 », La Cause freudienne,06/2003, n° 54, pp. 6-19.
[13] Ibid.
[14] Ibid.
[15] Miller. J.-A., « Note sur la honte », op.cit., p. 8.
[16] Lacan. J., Le séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par J-A. Miller, Paris, Seuil,1991, p. 218.
[17] AE : Analyste de l’Ecole.
[18] Miller J-A., « L’orientation lacanienne : L’être et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII,  leçon du 3 mai 2011, inédit.
[19] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, leçon du 25 mai 2011, inédit.