Absolu de l’inceste

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Éric Laurent notait en 2007 que « nous avons assisté à la naissance d’un genre littéraire, le récit d’inceste (Christine Angot, Virginie Despentes) accompagnant une épidémie de dénonciations, souvent justifiées et dans de nombreux cas imaginaires. » [1] Il prend « cette prolifération de romans et de dénonciations comme le symptôme de ce que l’idéologie de la parentalité ne peut calmer. » [2]
Dix ans après, nous voilà en présence d’une œuvre de fiction qui sait se montrer à la hauteur du réel qu’elle tente de cerner. Refuser, dénoncer, consentir, s’offrir, telles sont les déclinaisons mises au travail ici. La psychanalyse s’intéresse depuis toujours aux questions cruciales cernées par la littérature. Le premier roman de Gabriel Tallent, My absolute darling, est à cet égard très enseignant : jusqu’où peut aller la volonté de faire exister le rapport sexuel ? Pourquoi choisir de se murer dans le silence ? Quels sont les effets de l’ouverture d’une brèche par la parole ?

Dans un coin reculé de la Californie en bordure du Pacifique, se joue un drame dans l’intimité étouffante du confinement d’un père et de sa fille se vouant un amour illimité et mortifère. Martin, un survivaliste s’étant donné pour mission d’enseigner à sa fille Turtle l’art de la survie, commet des abus répétés sur elle. « Tu es à moi », lui assène-t-il.
La fille ne parvient pas à dénoncer l’attentat sexuel à son encontre. Pas si simple de dire non à cette position d’objet occupée depuis toujours pour un Autre féroce mais adoré. Le seul sentiment de la vie éprouvé par ce père veuf ne semblant provenir que de sa fille, le quitter signifierait le tuer. Et renoncer à cette jouissance serait aussi rompre avec les certitudes et la vision du monde professées par son père.
Il est ici question de responsabilité du sujet et de jouissance, non de diabolisation et de victimisation. Alors on s’interroge sur ce qui retient la fille de lever le voile du secret. Ce qui trouble, c’est que – tel Marlow dans Au cœur des ténèbres [3] – Turtle semble rester « loyal[e] au cauchemar de son choix ». Elle se le formule ainsi : « Il n’y a que toi qui puisses te permettre de retourner dans l’obscurité. » [4] Car cette jouissance incestueuse est coûteuse : derrière sa carapace où seules résonnent les mots du père, elle est coupée de tout lien social. Plongée dans une pseudo-débilité et la perplexité, elle ne peut entrer dans la lecture, le « texte du monde » [5] lui reste illisible.
D’une position d’indignité du fait des humiliations du père, mais aussi de sa secrète jouissance, il s’agit pour elle de trouver la voie d’un désir qui lui rende sa dignité.
Au fil des pages c’est le phallus qui est ravalé et dépouillé de sa valeur de signifiant du désir. Nul manque qui permette à la fille de trouver une respiration. Le père ne cesse de la terroriser, de la battre, de l’étrangler, de lui ôter la voix. Le sadisme, dit Lacan, tourne « autour de quelque chose où il s’agit de peler un sujet – de quoi ? De ce qui le constitue dans sa fidélité, à savoir sa parole. » [6]
Mais à l’heure de la puberté, elle devra faire un choix pour tenter de retrouver sa dignité et sa voix. Se séparer de cette jouissance abjecte, c’est clamer un désir de survivre et enrayer la répétition, quitte à devoir soutenir un acte absolu. (Notons qu’absolutus en latin veut dire « séparé », « délié »).
Cela ouvre alors une série de questions sur l’après. La « métaphore de l’amour » [7] a-t-elle chance de se produire, alors qu’il faut penser pouvoir être « un objet digne du désir » de l’aimant pour être capable d’aimer ? Comment renouer avec la parole et le désir, alors que la première a été étouffée et le second piétiné ?

En 2013 à l’occasion des Journées de l’Ecole, Christine Angot nous éclairait en parlant de son livre Une semaine de Vacances : « une jeune fille qui ne dit rien mais dont la pensée ne nous est à aucun moment inconnue, le lecteur est avec elle sans que le narrateur ne fasse de commentaire pour l’aider, le lecteur entend la jeune fille qui se tait, on prend possession d’elle, on la tue, on lui retire son humanité, le lecteur la lui rend, car, plus on la lui retire à elle, plus il se sent dépossédé de la sienne. » [8]
Dans le même fil, l’œuvre de G. Talent invite le lecteur à s’interroger sur ce qui pousse un enfant à taire l’attentat sexuel, à garder secrète une jouissance débridée, car malgré les bonnes volontés rien ne peut forcer un enfant à parler s’il n’a pas rencontré son insupportable. Le saccage sans répit de la dignité du sujet peut l’amener à croire qu’il ne vaut rien et que tel est son destin. La honte peut entraver la parole. La peur – de mourir ou de faire mourir le parent – peut conduire à ne dire mot. À quel moment un sujet décide-t-il de se séparer de cette jouissance ?
La clinique avec les enfants témoigne parfois de cette possibilité pour un sujet de dire à un Autre pacifié ce à quoi il a affaire. Il s’agit de surmonter la crainte que son monde, aussi chaotique soit-il, s’écroule. C’est un pari sur un monde d’après, délesté de l’obscénité.

[1] Laurent É., « L’enfant à l’envers des familles », La Cause freudienne, n°65, 2007/1, p. 49-55.
[2] Ibid.

[3] Conrad J., Le coeur des ténèbres, Le Livre de Poche, 2012, p.16.

[4] Tallent G., op. cit., p. 316.

[5] En référence à une expression d’Annie Ernaux dans La honte, Gallimard, 1997, p. 40.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 257-259.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, texte établi par J-A. Miller, Paris, Seuil, 2001, p. 189-190.

[8] http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2013/11/LQ-354.pdf