L’effraction de la fenêtre pornographique

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Si l’introduction du sexuel est, pour tout être parlant, structurellement traumatique, cette rencontre a toujours pris, au gré des époques, des formes nouvelles qu’il s’agit d’identifier et d’interroger.

Une des nouveautés de ces dernières années est l’irruption non sollicitée, sur de très nombreux sites internet ou réseaux sociaux en accès libre, de fenêtres à contenu pornographique. Il semble que ces images proviennent principalement de messages publicitaires qui rémunèrent le site qui les héberge. Cependant prolifèrent également sur des réseaux sociaux comme SnapChat ou TikTok, des individus cherchant délibérément à imposer ce type d’images à d’autres via des groupes ou des conversations privées initiées dans cet objectif, souvent sous un prétexte fallacieux. Il n’est donc pas rare que de très jeunes mineurs se heurtent, parfois même avant dix ans, au surgissement de ces images qui peuvent être suivies de demandes les incitant à la réciprocité par le partage de photographies de leur corps dénudé, mis en scène. [1]

La loi condamne, et ce depuis 1994, la diffusion de tout contenu pornographique lorsqu’il est susceptible d’être vu ou perçu par un mineur. [2] Pourtant, rien n’y a fait et deux lois adoptées à la reprise des activités parlementaires [3] tentent de renforcer à la fois la définition de l’infraction [4] et les moyens disponibles pour obtenir le retrait rapide de ce type de contenu de la toile. S’il n’est pas question ici d’interroger l’opportunité ou la légitimité de ces textes de lois, leur lecture nous informe sur le fait que le discours juridique assimile un message à caractère pornographique à un contenu violent, haineux ou incitant au terrorisme dès lors qu’il est susceptible d’être visionné par un mineur.

Dans une perspective psychanalytique, il semble parfaitement soutenable que le surgissement (surtout lorsqu’il est complètement fortuit) d’une fenêtre pornographique fasse effraction chez le sujet qui peut alors être écrasé par la réponse de son corps à ces images de la jouissance de l’Autre donnant à voir les différents objets pulsionnels. Ce « ravissement » [5] provoque aisément l’angoisse. Le porno fait, sous cette forme, trou dans l’effort de nouage par le sujet du réel de son expérience sexuelle aux dimensions symbolique et imaginaire ; car si en effet le porno se montre sous le mode d’une fenêtre fantasmatique, il se présente également sans le voile de l’amour ou de la procréation habituellement posé sur l’acte copulatoire. Cette ambivalence de la pornographie, qui est fantasme sans en être, ne peut qu’être énigmatique. L’angoisse n’est-elle pas également déclenchée par l’irruption de la question du « Che vuoi ? » [6], de la mante religieuse, posée par le truchement de la fenêtre pornographique ? Qu’est-il pour l’Autre qui lui envoie ces images ? Comment inscrire dans le symbolique cette injonction de jouir sans parole ?

Une fois cela posé, ce n’est pas tant l’acteur ou le modèle qui serait en position d’objet soumis au regard du sujet, comme on le croit souvent, mais bien le regard du sujet qui devient un objet capté dans l’image de la jouissance de l’Autre. Lorsque ces images sont envoyées à des enfants ou adolescents, il apparait que l’Autre abusif, l’Autre séducteur, celui qui envoie ces images ou celui qui figure sur les images, est bien là pour leur faire face. La pornographie de la pop-up sauvage sur internet pourrait en cela être qualifiée d’attentat sexuel. Le porno, c’est, selon les mots de J-A Miller, un « forçage » [7].

L’effraction de la pornographie équivaut-elle pour autant au déchirement du voile du fantasme ou à l’abus d’un autre ? Il est possible que certains, lorsque leur structure ou leur histoire s’y prête, puissent rester captifs de cette iconographie, la parole ne jouant plus son rôle de médiation, la pornographie étant « le lieu par excellence de la non-rencontre et de l’évanouissement de la parole » [8]. D’autres pourraient simplement y prendre appui pour combler, par un fantasme « prêt-à-porter », leur manque-à-être [9]. D’autres encore pourraient ne pas s’y arrêter, la fiction du porno et des échanges en ligne étant, pour eux, sans aucune mesure avec la rencontre de la main de l’autre sur leur corps qui ferait fi de leur consentement dans la réalité. Une chose est sûre : si cette effraction du porno se trouve, de nos jours, très courante, si ses images se trouvent standardisées voir même universalisées comme un mode de jouir « pour tous », leurs effets sur l’enfant ou l’adolescent ne peuvent être généralisés. Aussi, il reste, comme de tout temps, que chaque Un devra trouver sa réponse singulière face au troumatisme du sexuel.

[1] Cf. Kervran P., « LSD, la série documentaire. L’éducation sexuelle des enfants d’internet », France Culture, décembre 2019, disponible sur internet.
[2] Article 227-24 du Code pénal, disponible sur internet. 

[3] La loi du 24 juin 2020, dite loi Avia ou « loi contre la haine », très largement censurée par le Conseil constitutionnel le 18 juin 2020, et la loi du 30 juillet 2020 visant à protéger les victimes des violences conjugales incluant un chapitre relatif à la protection des mineurs.

[4] L’article 227-24 du Code pénal prévoyant désormais que l’infraction est constituée si l’accès du mineur aux images visées résulte d’une simple déclaration de celui-ci indiquant qu’il est âgé d’au moins dix-huit ans.

[5]  Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 191.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre VI,  Le désir et son interprétation, texte établi par J-A Miller, Paris, Seuil, 2013, p. 25.

[7] Miller J-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 105.

[8] Ramirez C., « Le porno, quoi de neuf ? », Hebdo-Blog, n°17, 26 Janvier 2015, disponible sur internet.

[9] Cf. Caroz G., « Modes de jouir, le temps pour choisir », Colloque Uforca 2015, disponible sur internet.