Être la seule pour un homme

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« Elle était venue vivre avec lui pour échapper à l’univers de sa mère où tous les corps étaient égaux. Elle était venue vivre avec lui pour que son corps devienne unique et irremplaçable. Et voici qu’il avait tracé, lui aussi, un signe d’égalité entre elle et les autres. » [1] Ces lignes écrites par Kundera, dans les années 80, m’ont fait penser au livre de Vanessa Springora, Le Consentement. C’est sur ce sillage tracé par Kundera que je vous livre ma lecture de son précieux témoignage sur les conditions d’amour féminine : intrication de l’amour et de l’être.

Les conditions d’amour

L’amour relève de la contingence et de l’histoire singulière propre à chacun. On ne tombe pas amoureuse ou amoureux de n’importe qui. Certains traits sont déterminants. Vanessa Springora les isolent, révélés, a posteriori par son travail d’analyse : un patronyme russe – comme sa famille paternelle –, un homme d’âge mur où, en-deçà, git l’amour pour le père absent, et la figure de l’écrivain pour qui elle voue une admiration sans faille. Les conditions sont réunies pour faire d’elle une proie idéale. Il y a le regard de cet homme posé sur elle. Un sourire d’homme qui lui est adressé et qu’elle confond aussitôt avec celui d’un père. L’Autre est là, dans cette rencontre qui marque son corps d’un émoi nouveau. L’amour se scelle avec les lettres adressées où il manifeste son intérêt sans ambages : il lui parle en utilisant le vous et la fait Autre à elle-même [2] – « Peu à peu je me transforme, de crapaud, je deviens jolie. » [3] – et il la place « sur un pied d’égalité avec lui » [4] faisant d’elle une adulte et non plus une enfant de 13 ans.

Être l’élue

Elle est l’élue d’un écrivain – « j’ai désormais un professeur particulier entièrement dévoué à mon éducation. L’étendue de sa culture est fascinante, mon admiration n’en est que décuplée. » [5] –, « celui à qui je suppose le savoir, je l’aime. » [6] « Je suis amoureuse, me sens aimée, comme jamais auparavant. Et cela suffit à gommer toute aspérité, à suspendre tout jugement sur notre relation. (… ) J’ai le sentiment d’avoir été l’élue. » [7] Elle y consent à cette condition – être l’élue équivaut à être la seule choisie parmi d’autres – d’être l’unique pour cet homme : « À genou, les yeux embués de larmes, il me promet de rompre avec toutes ses maîtresses, murmure qu’il n’a jamais été aussi heureux de toute sa vie, que notre rencontre est un miracle, un véritable cadeau des dieux. » [8] Mais aussi d’être nommée – mon enfant chérie, ma belle écolière – dans le discours de tous mais unie « par une parole particulière. » [9] Vanessa Springora est em-prise avec les paroles de G.M. la faisant sienne. Ce qui unit par les liens de l’amour, ce sont les signifiants qui nomment et donnent une place ; là est le ressort de l’emprise amoureuse. « Grâce à lui, j’existe enfin. » [10] Elle révèle combien, être aimée et aimer, c’est croire qu’on accèdera « à une vérité sur soi. » [11] L’adolescence est une période qui ravive douloureusement cette question de structure pour tout parlêtre en défaut d’être.

De la seule à une parmi d’autres

Elle le voit d’abord avec une autre fille. Elle n’y croit pas. Elle tombe sur son carnet. Elle voit ce qu’elle ne voulait pas croire. Son être se fissure. Le passage à l’acte avorté. Elle rejoint les sans-abris – elle est sans identité. L’autre face de l’amour se dévoile dans sa crudité sans pareille : celle de n’avoir été qu’une parmi tant d’autres. Le masque tombe sous la découverte des écrits pédophiles. Lorsque le voile de l’amour se déchire et se révèle dans sa face de duperie grimaçante et abjecte, il vous dévaste. Son univers s’effondre – celui auquel elle a cru – révélant que l’amour est une histoire que l’on se raconte à partir des paroles de l’autre pour en faire son épopée. Le prédateur G.M. se sert de la duperie des mots pour attraper sa proie et assouvir sa jouissance, qui elle, répond aux mêmes mécanismes – hors la loi et en série –, suivant une itération implacable. La perversité ne s’arrête pas là, il fait d’elle sa captive dans les livres où il se raconte à sa guise sans considérations, encore. « Pour ses lecteurs, ce ne sont que des mots, de la littérature. Pour (elle), c’est le début d’un effondrement. » [12] De être-la-seule pour un homme, pour tenter de rejoindre la vérité de son être de femme, il la réduit à un être dit-femme-ment. « Là où on la dit-femme, on la diffâme. » [13] La question de son être lui revient en retour : « quelle preuve tangible avais-je de mon existence, étais-je bien réelle ? » [14]

L’amour touche à l’être

L’amour est une croyance qui vient colmater, habiller, le manque-à-être, donnant à la fois une place et une réponse aux questions intimes brûlantes : Qui suis-je ? Qu’est-ce qu’être une femme ? Comment être une femme pour un homme ? Elle décrit sa rencontre cinq ans plus tard avec l’Autre femme : « Son visage a perdu ce rayonnement qui m’avait fait si mal, à l’époque, au point de croire ma jeunesse dérobée par la sienne. » [15] Je fais l’hypothèse qu’une fois dérobée sa place par une autre – la croyance d’être l’unique s’effondre –, c’est son être même qui lui est dérobé. Vanessa Springora met au jour la nécessité du temps pour dire le trauma qu’a été pour elle cette trahison amoureuse. Elle témoigne de combien elle a été l’objet d’un attentat sexuel [16] révélé dans l’après-coup de son travail d’analyse. Lorsque le voile de l’amour tombe – le charme a été rompu pour reprendre les mots de Vanessa Springora –, il ne reste plus que la jouissance visqueuse une fois le nœud de l’amour et du désir défait : « Depuis que j’ai lu les livres interdits (…) quelque chose de visqueux et sordide est venu recouvrir chacun de ces moments d’intimité dans lesquels je ne parviens plus à voir la moindre trace d’amour. Je me sens avilie, et plus seule que jamais. » [17] Être-une-parmi-d’autres est venu se substituer à être-la-seule. Vanessa Springora apporte un éclairage inédit quant au nouage : amour et être. Se séparer, ce n’est pas seulement quitter un partenaire, c’est perdre une part de soi. On saisit mieux ce paradoxe qui habite certaines patientes : je n’arrive pas à m’en séparer alors que je sais qu’il me maltraite. Sans lui, je ne suis rien. S’en séparer, c’est se séparer d’un mode de jouissance – chevillé au cœur de l’être – ignoré à nous-même, que seule l’analyse permet de révéler.

Pour conclure, Le Consentement est un témoignage précieux qui permet de saisir l’engrenage dans lequel sont en-prise les femmes victimes de violence – l’isolement, le silence, la peur -, mais aussi le temps nécessaire pour dire l’inacceptable et l’issue possible qu’offre une psychanalyse pour s’en dégager. En ce sens, la psychanalyse peut dire quelque chose de l’amour – où désir et jouissance ne font pas toujours bon ménage – et de ses prises sur le parlêtre. Rencontrer un psychanalyste permet de cerner le programme amoureux dévastateur, pour s’en décaler, et le rendre compatible avec la vie, avec le désir. Là est la force du témoignage de Vanessa Springora, son enseignement.

[1] Kundera M., L’insoutenable légèreté de l’être, Paris, Gallimard/ Folio, 1984, p. 89-90.
[2] Lacan J., « Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 731.

[3] Springora V., Le Consentement, Paris, Grasset, 2020, p. 44.

[4] Ibid., p. 45.

[5] Ibid., p. 45.

[6] Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 64.

[7] Springora V., Le Consentement, Op. Cit., p. 56.

[8] Ibid., p. 56-57.

[9] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 298.

[10] Springora V., Le Consentement, Op. Cit., p. 88.

[11] Miller J.-A., « La psychanalyse enseigne-t-elle quelque chose sur l’amour ? », propos recueillis par Hanna Waar, Psychologie Magasine, Octobre 2008, n°278.

[12] Springora V., Le Consentement, Op. Cit., p. 134-135.

[13] Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Op. Cit., p. 79.

[14] Springora V., Le Consentement, Op. Cit., p. 174.

[15] Springora V., Le Consentement, Op. Cit., p. 196.

[16] Attentat sexuel, thème des 50èmes Journées de l’ECF les 14 et 15 novembre 2020 à Paris.

[17] Springora V., Le Consentement, Op. Cit., p. 128-129.