Retour sur le cas Dora

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Le Fragment d’une analyse d’hystérie se présente comme l’exposition détaillée du premier cas clinique d’hystérie construit par Freud à la lumière d’un traitement analytique, bien que bref et interrompu. Pour le père de la psychanalyse, le cas Dora a la fonction de corroborer les thèses qu’il a soutenues dix ans auparavant dans les Études sur l’hystérie, un texte sur la pathogenèse des symptômes hystériques et les processus psychiques qui la caractérisent. Dans le cas Dora, Freud resserre le nœud qu’il veut isoler : c’est « dans l’intimité de la vie psychique sexuelle » [1] que l’on trouve la cause de l’hystérie, et « les symptômes hystériques [sont] l’expression de leurs désirs refoulés les plus secrets » [2]. Pour Freud, ils sont son activité sexuelle. Pour Lacan, sur l’hystérie « Freud a donné l’éclairage le plus éminent dans le cas de Dora » [3] en nous montrant en quoi consiste la question hystérique : « Qu’est-ce qu’être une femme ? » [4].

À l’âge de seize ans, le père de la jeune fille la conduit chez Freud et deux ans plus tard, elle commencera avec lui le bref traitement analytique de trois mois. La constellation de symptômes dont elle est affligée – dyspnée, céphalées et toux nerveuse, aphonie, dépression et altération du caractère, menaces de suicide, évanouissement – prend forme au fur et à mesure du travail avec Freud, à la lumière du sens sexuel qui émerge de la trame des relations fondamentales dans laquelle évolue la jeune fille hystérique. L’identification au père se révèlera l’élément cardinal pour faire apparaître le sens inconscient des symptômes clés de Dora. Lacan dans sa lecture du cas va démontrer la dynamique essentielle en jeu qui règle les rapports de Dora avec son père et avec le couple de M. et Mme K., en se servant en particulier du schéma Z. Ce que Freud nous dit est que le père de Dora a établi depuis quelque temps une relation avec Mme K. Une relation dont Dora se plaint à Freud en analyse, mais qu’elle soutient de différentes façons et plus d’une fois, manifestant ainsi son ambivalence fondamentale. En même temps, Dora a reçu les attentions toujours plus assidues de la part de M. K., qui a commencé à occuper une place importante dans les pensées de Dora. Tout semblerait nous induire à penser que le désir de Dora est orienté vers M. K., et Freud lui-même y croit. La scène révélatrice de la trame inconsciente est la fameuse scène du lac. Dora et M. K. se rencontrent, et il a la mauvaise idée de lui dire une phrase qui produit comme réponse une gifle de la jeune fille et qui précipite la fin de leur relation. La phrase est la suivante : Ich habe nichts an meiner Frau, « ma femme n’est rien pour moi » [5]. Par cette phrase, M. K. perd la position qu’il a occupée jusque-là : la position d’objet de l’identification. Pour Dora, la valeur de M. K. dure jusqu’à ce qu’il puisse fonctionner pour elle comme métaphore. Comme le dit Lacan : « Littéralement, M. K. est sa métaphore » [6]. Pour Dora, il prend place dans l’inconscient de Dora à côté de Mme K. Celle-ci est le véritable objet du désir de Dora qui incarne l’énigme de la féminité, et dont le corps d’une candeur fascinante a un attrait irrésistible pour la jeune fille. Mais cette fonction d’objet d’amour par procuration exercée par le mari de Mme K. n’a de valeur pour Dora qu’à une seule condition :

« A savoir, que Dora soit aimée par lui au-delà de sa femme, mais en tant que sa femme est pour lui quelque chose » [7].

La lecture du cas de Dora continue de nous interroger lorsque nous tentons de la reprendre sous son aspect topologique, mettant au cœur de la question le réel ; réel tenu de côté par Lacan lorsqu’il travaillait, dans ses Séminaires vers le milieu des années 50, son approche logique dans le cadre des coordonnées imaginaires et symboliques du schéma Z. C’est l’incidence contingente du langage sur le réel du corps pulsionnel du parlêtre qui sera au cœur du dernier enseignement de Lacan, nous montrant ainsi la centralité de l’écriture de jouissance qui se sédimente silencieusement dans l’hystérie. Récemment Dominique Laurent [8] reprend les passages de Lacan sur le discours de l’hystérique dans le Séminaire XVII, ainsi que la nouvelle définition de l’hystérie comme « symptôme de symptôme » que nous trouvons dans le Séminaire XXIII et que Jacques-Alain Miller a commenté comme « symptôme au second degré » [9]. Dans ces passages, prend forme la dimension structurelle de l’hystérie comme écriture de jouissance ; que ce soit dans l’appel au maître en tant que castré – comme nous pouvons le retrouver dans le père malade de Dora – ou que ce soit dans le « symptôme de symptôme » par lequel Dora expérimente dans son corps pulsionnel les traces de jouissance liées à la rencontre traumatique avec la jouissance paternelle. Le cas freudien nous en offre différentes déclinaisons, de la toux nerveuse à la dyspnée qui renvoient au halètement du père dans l’expérience du coït avec sa femme, entendu la nuit par la jeune fille [10]. De même, dans le rapport d’accusation et d’autoaccusation de Dora envers le père et sa sexualité « malade », qui pour Freud renvoie Dora à sa propre sexualité précoce et au rapport entre leucorrhée et masturbation [11]. La séparation de Dora avec M. K. précipitée par le dégoût lors de l’épisode du baiser et de la gifle dans la scène du lac, font écho à la rencontre traumatique de Dora avec la jouissance de l’Autre. De même l’horreur pour les hommes « qu’elle croyait être en état d’excitation sexuelle » [12] qui se construit déjà dans l’enfance de la jeune fille. L’ambivalence que Dora met en jeu, à travers la construction de l’intrigue qui domine la scène des rapports entre le père, M. K. et Mme K. ne rend pas moins traumatique le rendez-vous avec le réel du sexe, où le rapport sexuel se révèle impossible et le refus s’impose à Dora comme réponse inexorable.

[1] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie » (cas Dora), Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1993, p. 2.
[2] Ibid.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 197.
[4] Ibid.
[5] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie », op. cit., p. 16.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 145.
[7] Ibid., p. 143.
[8] Laurent D., « Phallus ou symptôme ? », posté le 3 juin 2019 sur AMPBlog : http://uqbarwapol.com/phallus-ou-symptome-dominique-laurent-ecf/
[9] Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », Scilicet. Le corps parlant. Sur l’inconscient au XXIe siècle, Paris, ECF, coll. rue Huysmans, 2015, p. 28-29.
[10] Freud S., « Fragment d’une analyse d’hystérie », op. cit., p. 58.
[11] Ibid., p. 55 & sq.
[12] Ibid., p. 19.