À quoi ça tient

image_pdfTélécharger cet articleimage_printImprimer cet article

Certains moments de l’enfance peuvent paraître insignifiants, et laissent pourtant des traces indélébiles dans la vie sexuelle d’un sujet.

C’est dans l’œuvre d’André Gide, mais aussi dans son Journal, ses notes personnelles, sa correspondance et tous ces « petits papiers » destinés à Jean Delay, que nous les trouvons. Lacan, lecteur enthousiaste de Jean Delay, nous a livré à ce sujet un article éclairant, « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir ». Il y souligne qu’en matière de psychanalyse appliquée, aucun ouvrage paru à ce titre, « n’est préférable à celui-ci pour la pureté de la méthode et pour l’assiette de ses résultats » [1]. Pour Lacan, la recherche de J. Delay [2] « rencontre dans l’ordonnance de son propre exposé la structure même du sujet que la psychanalyse dessine. » [3]

Gide, qui très tôt s’écriait « je ne suis pas pareil aux autres ! » [4], accorda dans ses livres une place cruciale à son enfance « solitaire et rechignée », car elle avait fait ce qu’il était devenu.

Enfant « disgracié » [5] et non pas disgracieux, il ne voyait déjà en lui qu’« ombre, laideur, sournoiserie. » [6]

Ce qui l’excitait sexuellement c’était « l’idée de saccage, sous forme d’un jouet aimé [qu’il] détériorai[t] » [7], ainsi que deux autres thèmes de jouissance. Le premier, tiré de sa lecture de George Sand, Gribouille qui se jette à l’eau un jour de pluie pour échapper aux moqueries de ses frères et se laisse aller au fil de l’eau jusqu’à se transformer en un délicat rameau de chêne ; le second, une « stupide piécette de Mme de Ségur : les Dîners de Mademoiselle Justine » [8], où en l’absence des maîtres, les domestiques font bombance et où Justine, sous les chatouilles du cocher, lâche une pile d’assiettes. « Le dégât me faisait me pâmer » [9], ponctue-t-il.

On y voit déjà un défi à sa mère, une femme de devoir, sévère, froide, sans charme, qui ne riait jamais contrairement à son père, en un mot une sainte, et dont l’amour le faisait suffoquer.

Cet amour était un travail incessant auquel elle se livrait sur autrui et sur son fils en particulier ; « j’en étais à ce point excédé que je ne sais plus trop si mon exaspération n’avait pas à la fin délabré tout l’amour que j’avais pour elle. Elle avait une façon de m’aimer qui parfois m’eût fait la haïr et me mettait les nerfs à vif. » [10]

Lacan souligne qu’à partir de la mort de son père, à onze ans, Gide s’est « senti « soudain tout enveloppé, par cet amour, qui désormais se refermait » [11] sur lui en la personne de sa mère ». Le désir n’eut pas sa véritable place, et ne laissa « que son incidence négative, pour donner forme à l’idéal de l’ange qu’un impur contact ne saurait effleurer. » [12]

Il souffrait d’être « toujours hideusement fagoté ». Il portait « de petits vestons étriqués, des pantalons courts, serrés aux genoux, et des chaussettes à raies […] trop courtes », mais aussi, le plus horrible, une « chemise empesée, […] à l’insu du monde et caché sous sa veste, une espèce de cuirasse blanche et qui s’achevait en carcan » [13].

C’est pourtant de ce carcan qu’une femme, sa tante, tenta de le délivrer, ce qui constitua un évènement marquant pour sa sexualité.

Sa tante Mathilde, transposée dans le personnage de Lucile de La porte étroite, est une femme pour laquelle il éprouve un « sentiment fait d’une sorte de trouble, d’admiration et d’effroi ». Un jour d’été, après la mort de son père, il séjourne dans la famille de celle-ci en Normandie. Il arrive dans le salon où elle se trouve et veut aussitôt se retirer quand elle l’interpelle lui demandant si elle lui fait peur. Il s’approche et lui tend sa main qu’elle garde dans la sienne tout en lui caressant la joue de l’autre : « Comme ta mère t’habille mal, mon pauvre petit ! » lui dit-elle ; elle chiffonne sa vareuse, fait sauter un bouton de son col et Gide décrit ainsi la scène : « sortant son petit miroir, elle attire contre le sien mon visage, passe autour de mon cou son bras nu, descend sa main dans ma chemise entrouverte, demande en riant si je suis chatouilleux, pousse plus avant… J’eus un sursaut si brusque que ma vareuse se déchira ; le visage en feu, et tandis qu’elle s’écriait : « Fi ! le grand sot ! » je m’enfuis ; je courus jusqu’au fond du jardin ; là, dans une petite citerne du potager, je trempai mon mouchoir, l’appliquai sur mon front, lavai, frottai mes joues, mon cou, tout ce que cette femme avait touché. » [14]

Une scène plus précoce, à quatre ans, préfigure cependant la précédente. En visite dans sa famille, à Uzès, sa mère lui demanda d’aller embrasser sa très belle cousine Marguerite de Flaux. Vêtue d’une robe échancrée qui dévoilait sa peau éblouissante, celle-ci l’attira vers elle en se baissant. « Devant l’éclat de cette chair », pris de vertige, au lieu de poser ses lèvres sur sa joue, il y alla « d’un grand coup de dents » dans l’épaule dénudée. Sa cousine cria de douleur, lui d’horreur. Elle saignait. Il cracha « plein de dégoût » [15].

Cette peur des femmes voire ce dégoût, Gide l’éprouvera désormais lorsque celles-ci l’approcheront de trop près. « Mon incuriosité à l’égard de l’autre sexe était totale ; tout le mystère féminin, si j’eusse pu le découvrir d’un geste, ce geste je ne l’eusse point fait » [16], écrit-il.

Il y eut certes sa rencontre avec Mériem, une jeune prostituée berbère à la peau ambrée ; or, s’il fut vaillant avec elle, précise-t-il, « c’est que fermant les yeux, j’imaginais serrer dans mes bras Mohammed » [17], un jeune joueur de tambour qui accompagnait Mériem la veille.

C’est la peau qui s’impose encore, lorsque Gide voyage avec sa femme Madeleine, dans le train de Biskra. Dans le compartiment voisin du leur, de jeunes écoliers, à demi-dévêtus du fait de la chaleur, se penchent à chaque arrêt à leur fenêtre. De la sienne, Gide peut atteindre le bras de l’un d’eux qui se prête au jeu en riant. « Je goûtais, écrit-il, de suppliciantes délices à palper ce qu’il offrait à ma caresse de duveteuse chair ambrée » [18].

C’est à cette peau que se situe la fixation de son désir. Lacan qui n’a pas encore formalisé son objet a, nous indique que dans les bras de sa tante, il fut pour la première fois en position d’objet d’un désir et qu’il n’a pas assumé d’être à cette place. Gide assumera ce désir pour lui-même et « [deviendra] à jamais éternellement amoureux de ce même petit garçon caressé qu’il n’a pas voulu, lui, être » [19].

Lacan indique toutefois que la perversion de Gide ne tient pas tant dans le fait qu’il ne peut désirer que des jeunes garçons, mais dans celui qu’à la place de son Idéal du moi, il se constitue par rapport à sa cousine dans une dépendance mortelle. C’est là que se situe l’amour qu’il lui vouera dès sa treizième année et qui deviendra « le mystique orient de sa vie » [20].

Il y a ainsi d’un côté son désir de caresser la peau des jeunes garçons et de l’autre « son amour embaumé contre le temps » [21] pour Madeleine, pour les lettres qu’il lui a écrit et qu’elle détruira. Les deux ne pourront se mêler, et comme il le note dans son Journal intime : « Mon amour pour elle fait autant partie de ma vie que jamais et je ne puis l’arracher de mon cœur pas plus que je ne puis arracher de ma chair le désir… » [22]

[1] Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir  », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 748.
[2] Delay J., La jeunesse d’André Gide, Paris, Gallimard, 1957, tomes 1 & 2.
[3] Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », op. cit., p. 748.
[4] Gide A., Si le grain ne meurt, Paris, Gallimard, Folio, 1972, p. 133.
[5] Mauriac F., Cf. J. Delay, La jeunesse d’André Gide, tome 1, op. cit., p. 225.
[6] Gide A., Si le grain ne meurt, op. cit., p. 10.
[7] Ibid., p. 60.
[8] Ibid., p. 61.
[9] Ibid.
[10] Ibid., p. 362.
[11] Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », op. cit., p. 748-749.
[12] Ibid., p. 754.
[13] Gide A., Si le grain ne meurt, op. cit., p. 84-85.
[14] Gide A., La porte étroite, Paris, Mercure de France, Le livre de poche, 1959, p. 13-14.
[15] Gide A., Si le grain ne meurt, op. cit., p. 11.
[16] Ibid., p. 196.
[17] Ibid., p. 308.
[18] Gide A., Et nunc manet in te suivi de Journal intime, Neuchâtel et Paris, Ides et Calendes, 1947, p. 41.
[19] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 260.
[20] Delay J., La jeunesse d’André Gide, op. cit., tome 1, p. 209.
[21] Lacan J., « Jeunesse de Gide ou la lettre et le désir », op. cit., p. 754.
[22] Gide A., Et nunc manet in te suivi de Journal intime, op. cit., p. 99.