L’attentat sexuel n’est pas sans lien avec la haine envers les femmes

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Dans l’attentat sexuel, on peut repérer, grâce à l’enseignement de la psychanalyse, dans le corps propre, une effraction d’une jouissance de l’Autre. Cette jouissance dans son excès à faire du sujet un pur objet de jouissance ne peut être bordée, lors de l’attentat, par une fiction. L’attentat sexuel convoque le sujet à une place d’objet de jouissance sans qu’il ait pu élaborer une construction pour prendre un appui sur l’imaginaire et lui permette de supporter, voire border la jouissance en jeu. Pour le dire autrement, dans l’attentat sexuel, le sujet a affaire à un débordement de jouissance de l’Autre pour laquelle il n’a pas à sa disposition une représentation signifiante ou une fiction lui permettant de se déplacer de l’objet de jouissance auquel il se retrouve assigné.

Dans toute relation sexuelle, une fiction, amoureuse (par exemple), conduit à supporter la relation avec le partenaire, pour accéder à sa jouissance propre par le moyen du corps de l’autre, éligible à la fiction. Ce n’est que par son corps propre que la jouissance est accessible, le partenaire n’en est que le moyen. C’est ce que nous indique Caroline Leduc dans son argument [1]. Elle note que Jacques-Alain Miller, dans son cours Le partenaire symptôme [2], nous rappelle que la jouissance est du corps propre mais aussi qu’elle est foncièrement Autre. Le corps a toujours une dimension d’Altérité, insiste J.-A. Miller.
Cette dimension d’Altérité, une femme peut l’éprouver au point de s’y « éprouver « Autres à elles-mêmes » justement, c’est-à-dire ne pas coïncider tout à fait avec ce qu’elles sont. » [3] C’est en ce point, là où une femme s’éprouve dans l’Altérité, là même où les mots lui manquent à dire son éprouvé (sauf à dire qu’elle l’éprouve), qu’elle peut susciter une haine. « Les femmes suscitent le rejet au point précis où elles rappellent ceux qui les approchent à cette Altérité en eux-mêmes. » [4]
Ce point d’Altérité où la jouissance la fait Autre à elle-même sera justement là où se déversera la haine contre elle, pouvant la conduire à subir l’attentat sexuel. C’est ce que l’on peut entendre communément sous les dires sexistes « elle n’avait qu’à pas porter de jupe, elle l’a bien cherché ». À jouir d’être une femme sous le vêtement féminin, elle se fait attenter, comme si la jouissance qu’elle a d’être une femme sous le semblant féminin, donnait le signal d’une possibilité de ravalement à l’objet sexuel ; la signification, que prend l’habit féminin pour certains, serait l’appel à se faire détrousser. Même s’il s’agit d’un mauvais décodage d’une non-information, il ne reste aux femmes, dans ce moment d’éprouvé « sans recours » [5] que la possibilité de ne plus dévoiler leur corps féminin, et le cacher sous les oripeaux masculins. Sans cela, elle prend le risque de subir la haine de ceux qui ne veulent pas voir ou savoir que le corps d’une femme n’est pas un réceptacle inconditionnel du mâle. Redevenir l’objet caché (donc), pour ne pas être logée sous « la fille facile », en réponse à l’éternelle dialectique masculine de ne pouvoir approcher une femme que pute ou vierge, que pute ou mère. Une femme peut-elle se vêtir à sa guise sans pour autant attendre que sa castration suscite le geste masculin machiste ? Ainsi un corps d’une femme peut provoquer un mouvement haineux, infamant : il subit l’assaut de la violence de celui chez qui le réel d’une femme se réveille de manière insupportable au point de vouloir l’extraire de lui-même par l’acte violent.

Cet acte peut très bien être violent, ou haineux, dans les paroles, rabaissant, ravalant, blessant la destinataire dans son propre rapport à la castration, celle-là même que l’auteur de la parole ne voulait apercevoir pour lui-même. Comme l’indique Anaëlle Lebovits-Quenehen : « Ceux que les femmes stupéfient, dépassent, angoissent, tant leur rapport à cette Altérité qui les habite est parfois palpable et leur rappelle alors la leur, ceux donc qui se refusent à tomber sous leur charme, les maltraitent souvent, en commençant par les diffamer, par les dit-femmer, note Lacan en jouant très à propos sur l’équivoque. » [6]

La haine, qui se déverse contre les femmes, vient toucher le point que Lacan, dans son texte sur « l’agressivité en psychanalyse » [7], articule à la jalousie. En s’appuyant sur ce que Lacan a déployé dans « les complexes familiaux » [8], on repère que le jeune enfant éprouve une jalousie au regard de son puîné tétant le sein de sa mère. Sein auquel il ne peut plus accéder, ce qu’il attribue à l’arrivée de ce plus jeune enfant. L’autre lui prend une jouissance qui n’est que le signe de l’inaccessibilité de cette jouissance pour lui-même. Il s’agit alors de la lui subtiliser violemment, sans que le sujet puisse s’y dérober, s’effacer ou user d’un semblant. C’est le point de jalousie, vecteur de la violence d’où surgira la haine, qui conduira à l’effraction de la jouissance de l’Autre rencontrée dans l’attentat. Ceci est donc tout aussi valable pour la haine qu’une femme suscite tant d’un homme que d’une autre femme, « à l’occasion, quand elles se défendent de cette Altérité qui les meut et dont elles ont la perception plus ou moins confuse » [9].

Le point de « différence absolue » [10], que le corps de la femme supporte est à la fois le lieu de son propre éprouvé Autre à elle-même et celui de l’origine de la haine qu’elle peut susciter. C’est aussi ce dont l’éthique de la psychanalyse s’oriente, viser « la singularité de chaque cas » [11] et isoler la différence absolue de chacun, « rencontrer l’Altérité qui […] habite [chacun], non plus pour s’en défendre, non plus pour en faire porter la responsabilité à d’autres, mais afin d’en trouver un usage satisfaisant. » [12] C’est ce que Anaëlle Lebovits-Quenehen montre avec une très grande précision et intelligence, dans un style vif – c’est à dire, à citer l’auteure « avoir du style, c’est ainsi oser des actes qui portent à conséquence » [13] – et percutant, venant nous saisir et réveiller notre questionnement quant aux différents événements et mouvements dont la société d’aujourd’hui fait l’épreuve.

[1] Cf. Leduc C., « Attentat sexuel. Part. 4 », disponible en ligne.
[2] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire symptôme », (1997-1998), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris-VIII, inédit.

[3] Lebovits-Quenehen A., « Actualité de la haine, une perspective psychanalytique », Paris, Navarin Éditeur, 2020, p. 118.

[4] Ibid., p. 119.

[5] Ibid., p. 95.

[6] Ibid., p. 121.

[7] Cf. Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966.

[8] Cf. Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.

[9] Ibid., p. 118.

[10] Ibid., p. 131.

[11] Ibid., p. 149.

[12] Ibid., p. 151.

[13] Ibid., p. 145.