La mauvaise rencontre

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« “ Il n’y a pas de rapport sexuel ” veut dire qu’il n’y a pas de bon rapport du sujet avec la sexualité. A cet égard, le sujet ne peut parler de toute rencontre première avec la sexualité que sous les espèces de la mauvaise rencontre. » [1]

 « La mauvaise rencontre centrale est au niveau du sexuel » [2] dit Lacan dans une réponse à une question posée par F. Dolto en 1964. Il s’agit d’une phrase affirmative. Ce n’est ni d’une possibilité, ni d’une éventualité qu’il s’agit. La rencontre du sexuel se présente aux parlêtres, comme une intrusion, comme une immixtion. J-A. Miller est affirmatif : « le sujet ne peut  parler de toute rencontre première avec la sexualité que sous les espèces de la mauvaise rencontre » [3]. C’est d’un moment inaugural dont on parle.

Lorsque le sexuel frappe, il y a trauma, il y a trou et par conséquent de l’impossible à dire. Lacan utilise un mot auquel nous donnerons tout son poids : « l’accroc » [4]. La première rencontre avec la sexualité produit, si l’on suit le dictionnaire, une déchirure faite par ce qui accroche. Il y a toujours la notion d’incident regrettable. C’est ainsi que nous entendons, tel que le note J-A. Miller qu’ « il n’y a pas de bon rapport avec la sexualité » [5]. C’est toujours un peu «  de travers ».

Il y a quelque chose de traumatique dans la première rencontre avec la sexualité. Toute l’histoire de la psychanalyse peut être condensée dans cette phrase. La rencontre avec le sexuel cogne le sujet. C’est toujours du côté de l’incident. Ça commence comme un élément qui ne trouve pas sa place dans l’ensemble, un trop qui reste en dehors du circuit signifiant. C’est une autre manière de dire qu’« il n’y a pas de rapport sexuel » [6] car l’initiation est de l’ordre de l’infraction.

L’expérience analytique nous enseigne que la première rencontre avec le sexuel inscrit une discontinuité. Pas de développement harmonique, pas d’entrée en douceur, cette première rencontre prend toujours la forme d’une sur-prise, prise sur le corps d’un éprouvé inédit qui vient troubler et introduire un certain désordre. Les sujets en analyse témoignent de la manière dont un évènement inaugural est venu percuter, laisser une trace et prendre une signification dans l’après-coup.

Qu’est-ce que nous pouvons appeler une mauvaise rencontre ? Il s’agit d’un rendez-vous inattendu avec la jouissance, toujours intrusive. Nous pouvons évoquer la mauvaise rencontre avec le désir de l’Autre qui vient déchirer le voile de la pudeur ou celle avec son propre désir qui trouble et qui rend honteux. Entre les deux, mille et une variétés de mauvaises rencontres teintées du plus singulier. Impossible de dresser une liste, elles sont infimes, même dans les cas les plus graves, car il convient de rappeler que la mauvaise rencontre ne se loge pas là où les choses semblent évidentes. Un tremblement, un mot de trop, un soupir, « un frisson » [7], un geste, font souvent retour pour rappeler qu’il y a eu percussion de jouissance.

[1] Miller J-A., « Cause et consentement », Cours du 13 janvier 1988, inédit.
[2] Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux, Paris, Seuil, 1973, p 62.

[3] Miller J-A., « Cause et consentement », Cours du 13 janvier 1988, inédit.

[4] Ibid.

[5] Miller J-A., « Cause et consentement », Cours du 13 janvier 1988, inédit.

[6] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 413.

[7] Chiriaco S., « Dire quand même », Intervention à la soirée zoom animée par Caroline Leduc: « Cerner l’indicible », le 1er juillet 2020.