Honte et obscénité

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Une affaire de signifiant

La honte est un attribut de l’humain en tant qu’il est parasité par le signifiant, c’est-à-dire un être pour qui il n’y a pas que la vie qui compte, mais aussi une nécessité d’être à la hauteur d’un signifiant qui le représente auprès d’un autre signifiant. C’est justement parce qu’il vit que cet animal parlant ne peut jamais accomplir cet idéal. Il est donc condamné à la honte de vivre qui n’est pas guérissable autrement que par la mort. La figure de Vatel évoquée par Lacan [1] est d’autant plus honorable qu’elle a le goût de l’absolu, c’est-à-dire que pour rejoindre la noblesse du signifiant, elle traduit, en se suicidant, sa honte de vivre par un mourir (littéralement) de honte.

L’obscénité n’est pas moins une affaire de signifiant pour Lacan. C’est l’intrusion de lalangue dans le corps, inévitable point de départ du parlêtre. « Lalangue, quelle qu’elle soit, est une obscénité » [2]. D’usage, cet effet du signifiant est refoulé dans le premier temps d’une analyse. Le sujet fait appel à une figure parentale pour lui attribuer l’effet obscène de l’intrusion du signifiant dont il n’a aucun aperçu : « l’analysant ne parle que de ça [de la parenté] parce que ses proches parents lui ont appris lalangue » [3]. C’est donc à l’un de ces personnages, papa, maman ou autre figure de la parenté, qu’il reproche de ne pas l’avoir mis à l’abri de la scène primitive, de le faire participer par des paroles déplacées au lien érotique entre les parents, de le pousser à s’exposer comme objet d’un regard, voire d’un attouchement d’un autre adulte, de le faire confident de ses aventures amoureuses…

Que cette plainte se réfère à la structure du signifiant ou à une mauvaise rencontre contingente et réelle, deux occurrences qu’il faut bien distinguer, il s’agit dans les deux cas d’un attentat à la pudeur, que le sujet éprouve souvent dans un mélange de honte et de dégoût. Mais une fois que la répétition de ce récit est épuisée, le sujet se trouve sur le bord d’un trou dans le symbolique qui l’amène à dire que, sur ce moment où il a subi un forçage d’une jouissance obscène, il n’y a rien de plus à dire. La production de sens dans la cure sera alors substituée par un bordage de ce trou par la lettre. C’est alors que le sujet apprendra que l’élément intrusif et obscène qui s’est imposé à lui n’est que l’incontournable bouillon de langage [4] déjà là dès sa naissance, même si redoublé dans un deuxième temps par une rencontre réelle avec la jouissance de l’Autre.

Obscénité dans les rets de l’amour et du désir  

Vu sous un autre angle, celui du réel de l’objet, le destin de l’obscénité n’a pas uniquement l’allure d’un attentat. La pudeur qui dénonce toute forme d’obscénité peut à l’occasion cacher une position qui ne veut rien savoir du réel de l’objet. Lacan critique l’hypocrisie d’une certaine psychanalyse sublimatoire qui réduit au bénin l’expérience freudienne, parlant par exemple de la régression à la phase anale dans la cure. « Il ferait beau voir la figure de l’analyste si le malade venait à ‘‘pousser’’, voire seulement à baver sur son divan » [5]. Cette pudeur masque à l’occasion le mystère du désir et de la jouissance qui donne lieu à la naissance d’un enfant, en mettant l’accent sur le lien d’amour et de respect entre les parents. Par cette torsion, « la théorie participe au voile jeté sur le coït des parents par l’amnésie infantile » [6]. Par ailleurs, parlant de l’hallucination, Lacan n’hésite pas à la comparer aux « jaculations de l’amour, quand, à court de signifiant pour appeler l’objet de son épithalame, [le sujet] y emploie le truchement de l’imaginaire le plus cru. ‘‘Je te mange…– Chou !’’ ‘‘Tu te pâmes…– Rat !” » [7]. Ainsi, l’obscénité peut être prise dans les rets du désir et de l’amour, venant dire ce qui n’a pas de nom.

La honte n’est pas la culpabilité

La honte est à écarter également du champ des bonnes mœurs. Jacques-Alain Miller note qu’elle est à distinguer de la culpabilité [8]. Découvrir le point d’où le sujet est regardé comme un objet, en train de jouir sans le savoir, est une autre version de la honte de vivre. Celle-ci ne se réfère pas à l’honneur ou au surmoi, mais à un Autre primordial qui précède l’Autre qui juge. On peut tout à fait avoir honte de sa nudité, sans en être coupable [9]. Ainsi, quand Lacan indique le « faire honte » [10] comme une position analytique, cela ne renvoie pas à un prêche moralisateur, ni à une sommation du sujet à se regarder jouir. Il s’agit plutôt de le dissocier d’avec le signifiant-maître qui le fixe à la jouissance [11] ou en d’autres termes, cerner le point où lalangue a percuté le corps afin de permettre au sujet de prendre distance avec l’impact obscène du signifiant.

Des miroirs à l’infini

Sur le plan de la civilisation, Lacan a remarqué dès 1970 que le malaise contemporain ce n’est pas la honte, mais l’absence de honte et la banalisation de l’obscénité [12]. Les signifiants-maîtres ayant chutés de leur place sublime, de nos jours l’acte de Vatel serait considéré sordide et mélancolique plutôt qu’honorable. Par conséquent, il est rare qu’on puisse encore faire honte, dit Lacan. L’obscénité étant passée au registre de l’imaginaire, elle ne cesse de se donner en spectacle et de convoquer notre regard intrusif. Par ailleurs, la distinction entre le point de regard et ce qui est vu est abolie. L’obscène ne se limite pas à montrer ce qui n’est pas à voir. Il devient lui-même un regard et ceci de façon très concrète. L’écran est une caméra également, le voyeur est regardé par son objet [13]. Le regard se reflète dans un jeu de miroirs qui tend vers l’infini. Ainsi, largement diffusées et omniprésentes, les images obscènes produisent des événements de corps à grande échelle.

Me Too interprète

La honte a-t-elle disparu pour autant ? Je ne pense pas. Rejetée du symbolique, elle est passée dans le réel pour répondre à une obscénité qui est passée, elle aussi, du registre fantasmatique au registre de l’attentat, voire du crime. En 2016 quelques enregistrements de Donald Trump tenant des propos obscènes sur certaines femmes ont été diffusés. Ces propos avaient une touche pornographique par leur référence au coït et à l’objet cru et sans voile, mais ils n’ont pas empêché son élection, tant ce genre de propos est aujourd’hui banal. En revanche, ce qui n’est pas banal, c’est que le mouvement Me Too se soit embrasé aux USA peu de temps après son élection. On peut considérer ce surgissement de Me too comme une interprétation du passage à l’acte collectif qui a permis la montée au pouvoir, dans le pays le plus influent du monde, d’un homme qui s’est fait un nom en mettant sur la scène des réseaux sociaux sa jouissance la plus indigeste.

Traitement du mal par le mal 

Plus récemment, les tweets de Donald Trump mettant à feu et à sang son pays, sont à mettre en regard avec la vidéo intenable de l’assassinat de George Floyd agonisant pendant de longues minutes sous le genou d’un policier. Les deux répondent aux conditions de l’Autre contemporain chez qui toutes les amarres du père ont lâché. L’obscénité y est. Mais si les tweets de Trump poussent sans cesse à l’acte, la vidéo de l’exécution sauvage de Floyd est plutôt productrice d’un affect qui s’éprouve dans le corps. C’est une forme nouvelle d’un faire honte adressée aux agents de la haine raciale qui se dévoile avec un certain relief dans le moment présent. En effet, il fallait que cette vidéo soit diffusée afin de créer un événement de corps généralisé, faisant descendre dans les rues des milliers de protestataires sur l’ensemble du globe. Les policiers américains rendant hommage à Georges Floyd par le geste du « genou à terre », symbole de la non-violence depuis Martin Luther King, se démarquent de l’acte criminel de leur ex-collègue, témoignant ainsi de ce qu’un effet de honte a été obtenu. Mais ce geste attire d’autant plus le regard qu’il renvoie au genou écrasant le cou de Floyd, causant sa mort. Honte et obscénité se mêlent dans ce tableau. De nos jours, il est parfois nécessaire de passer par une obscénité qui titille le fantasme afin de percer dans l’opinion et dénoncer une obscénité réelle et honteuse encore plus grande, criminelle. C’est, en quelque sorte, un traitement du mal par le mal.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 211.
[2] Lacan J., « Vers un signifiant nouveau », Ornicar ?, n°17-18, printemps 1979, p. 12.
[3] Ibid., p. 13.
[4] Ibid., p. 13.
[5] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 582 (note 2).
[6] Ibid., p. 579.
[7] Ibid., p. 535.
[8] cf. Miller J.-A., « Note sur la honte », La Cause freudienne, n°54, p. 7.
[9] Ibid., p. 8.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, op.cit., p. 223.
[11] cf. Laurent E., « La honte et la haine de soi », Élucidation, n°3, 2002, p. 27.
[12] cf. Lacan J., Séminaire XVII, op.cit., ch. XIII.
[13] cf. Wajcman G., L’oeil absolu, Editions Denoël, 2010.