Dire l’indicible

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Dans une analyse, le sujet vient pour parler de ce qui ne va pas, de ce qui le dérange, l’obsède ou l’angoisse. Quelque chose de sa jouissance lui est opaque. Dès la mise en place du Sujet Supposé Savoir, un phénomène surgit, la parole change. Elle n’est plus ouverte à tous les vents, ni à tous les sens et convoque une nouvelle façon de s’adresser à l’Autre, « la séance analytique, c’est un espace où le signifiant garde sa dignité. » [1] nous dit Jacques-Alain Miller. Dire l’indicible n’est possible qu’à cette condition.

Situer l’événement

Aujourd’hui, la clinique nous confronte à une augmentation vertigineuse des plaintes concernant les abus sexuels, qu’ils soient intra-familiaux ou pas, indiquant l’impact du signifiant famille dans notre action. Cependant, ce qui fait trauma n’est pas toujours clair. Il y a la démesure de certains faits, mais il y a aussi l’infime ou l’infini petit de la rencontre avec une jouissance indicible. Par exemple, la torture psychique qu’impose parfois des conditions d’amour perverses, les allusions sexuelles réitérées sur le corps des adolescentes, les regards et les mains qui s’aventurent trop, il y a la violence, le mépris, l’humiliation, l’intranquillité des nuits, l’interdit troué, etc. L’attentat sexuel appelle de nombreux affects dont l’angoisse, qui, elle, «ne trompe pas» [2], comme le dit Lacan.
Freud a aussi décelé que la parole devient plus difficile quand il s’agit de dévoiler les fantasmes. Cette réticence montre que la liberté de la parole rencontre un obstacle, celui de la honte, signe que la jouissance touche à l’intime.

L’indicible de la jouissance

Dire l’indicible résonne avec le titre de nos Journées. Il se situe au joint de l’intime et de ce qui peut ou ne peut pas se dire de la rencontre traumatique dont l’inceste et le viol marquent la dimension d’attentat. La sexualité y est forcée et réduit le sujet à être un objet sexuel subissant le rapport sexuel sous la menace, le chantage et la volonté d’un autre. L’effraction rend compte d’un point obscur où l’acte sexuel dénude l’imaginaire qui sert de soutien à la trame symbolique si fragile en ce qui concerne la sexualité. L’écran du fantasme est rompu. Reste le choc du réel. C’est à cela qu’est confronté le sujet qui subit un viol ou un inceste. Pour la psychanalyse, l’effraction est à situer comme synonyme du « réel (…) sans loi » [3] défini par Lacan.
Dire l’indicible est une invitation à dire ce qui ne peut pas se dire, au titre du réel. Le trauma sexuel fait support à cerner l’indicible de la jouissance, toujours traumatique. Là est le point sensible de notre thème. Comment rendre compte du traumatisme de la rencontre sexuelle, qui est de structure, d’avec l’intrusion d’un viol ? Comment en tracer la frontière ? Quelle part donner au fantasme ? Comment saisir l’usage qu’un sujet fait de son fantasme en tant que défense, quand il a été confronté à l’illisible du désir de l’Autre l’ayant plongé dans l’Hilflosigkeit freudienne [4] ?
La psychanalyse ne cherche ni les aveux ni les preuves. Elle ne réduit pas la parole à une vérité factuelle, mais à ce qui s’écrit dans la rupture, la discontinuité, le désordre qui s’en dit. Le symptôme est sa boussole. D’être le réel du trauma, en marque déjà sa fonction d’inscription, même si c’est dans un après coup parfois à distance de l’événement traumatique, nachträglich freudien signalant sa dimension de coupure. C’est parce qu’il y a eu trauma qu’il y a symptôme mais cela ne suffit pas, indique Freud. C’est la rencontre avec une jouissance ignorée qui fera retour dans le symptôme. Formation qui voile le réel en jeu, le symptôme est une chance pour le sujet. Il est réponse à une question impossible à formuler. Sa fonction est de nouage, voire de réparation du trou. C’est en quoi « verbaliser le trauma » comme on le dit à tout va, ne le résout pas car il restera impensable pour le sujet, de laisser vide ou emprisonnée dans le symptôme, « l’horreur d’une jouissance à lui-même ignorée » [5]. En cela, il répond du terme d’effraction comme événement hors sens. Dès lors qu’on en dit quelque chose, on tente de l’inscrire dans son histoire, d’en penser la béance, d’en loger l’objet a, panser. Sous transfert, l’indicible trouve une voie (x). Parfois, cela passe par l’écrit donné à lire à l’analyste, comme la trace de ce qui ne peut pas se dire. Dès lors, quelque chose se détache et le parlêtre témoigne des effets du silence qui ont fixé certaines images, certains regards ou certains gestes. La rencontre avec l’innommable peut alors se lire.

La psychanalyse face au trauma

Nous interrogerons la clinique analytique en regard de tous les autres moyens thérapeutiques actuels mis à la disposition des sujets pour se libérer des traumas sexuels. Là où l’aveu fait fonction de réparation ou permet la nomination de « victime d’abus sexuels », nous abordons le trauma sexuel comme une mise en tension entre la violence subie et la jouissance qui s’en est fixée. Nous ne mettons pas un bâillon sur la jouissance rencontrée ni sur ses effets dans le temps. Dire l’indicible, c’est aussi accueillir ce qui peut s’entendre de ce qui se dit entre les mots, ce qui se dit d’une jouissance éprouvée et inacceptable, ou encore déniée et dont les symptômes sont les rejetons, qu’il s’agisse de symptômes relevant de la relation sexuelle elle-même (vaginisme, dégoût, refus du sexe, impuissance, etc.) ou d’un symptôme d’inhibition dans la vie amoureuse, d’agressivité ou de peur envers les hommes, renvoyant à l’effroi.
La jouissance est toujours effraction, que le trauma soit sexuel ou pas. Dire l’indicible est en cela, une discontinuité entre le discours thérapeutique et la psychanalyse. Le premier s’occupe de reconnaître le dommage causé par le traumatisme, la psychanalyse traite de ce qui est en deçà du dommage. Il s’agit d’atteindre les entours d’une jouissance toujours singulière et ne peut être réparée: celui qui parle est responsable de sa jouissance, sa culpabilité en révèle le poids, car « l’on est plus ou moins coupable du réel» [6], précise Lacan.
La psychanalyse est en cela, un lieu où ce qu’on dit fait d’abord événement pour soi, pour autant que l’analyste sache en saisir le dit :« Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend. » [7] Cette phrase de Lacan met l’accent sur ce qui se dit qui relève de la vérité quand dire fait trou, indice du réel.

Le dire est un événement

Dans son séminaire Les non-dupes errent, Lacan indique que « le dire est de l’ordre d’un événement » [8], ce qui n’est pas le cas de la parole, « car sans ça on ne parlerait pas de vaines paroles ! » [9] Cette formulation indique qu’il y a du réel dans le signifiant. L’attentat sexuel est un des noms de ce réel. La psychanalyse peut en dire quelque chose. Mais attention, elle ne peut ni tout en dire, ni tout en savoir. La clinique nous laissera découvrir que chacun avance avec son trauma jusqu’à vider les mots dits de leur jouis-sens, et en écrire ce qui reste, restes symptomatiques, disait Freud, sinthome pour Lacan dont l’écrit serre un dire qu’on ne lit qu’en fin d’analyse et qui trace une possible solution entre ce qu’on a aperçu, une fois le fantasme traversé, du réel traumatique qui a fait fixation de jouissance et le dire qui s’en est fait l’écho.


[1] Miller J.-A., « Note sur la honte », La Cause freudienne, n°54, juin 2003, disponible sur internet.
[2] Lacan J., Le Séminaire, Livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 92.
[3] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 137.
[4] Cf. Miller J.-A., « Une introduction à la lecture du séminaire VI, Le désir et son interprétation », La Cause du désir, n°86, p. 65.
[5] Freud S., « L’homme aux rats », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1970, p. 207.
[6] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIV,« L’insu que sait de l’une bévue, s’aile la mourre », leçon du 15 mars 1977, inédit.
[7] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 449.
[8] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 18 décembre 1973, inédit.
[9] Ibid.