Le voile se déchira

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Killing me softly with his song
Killing me softly [1]

Soit un thème qui s’inscrit dans la préparation de nos Journées d’étude sur l’attentat sexuel : l’intime dévoilé. L’expression dans sa simplicité implique une définition de l’intime, comme ce qui ne se dévoile pas. Ce qui ne doit pas l’être, en tout cas, et dont l’exposition, la mise au jour est une transgression. Elle contient aussi un élément dont on sait l’importance culturelle : le voile. La pudeur est le nom du sentiment qui accompagne l’effort de qui veut maintenir le voilement. L’impudence est l’attitude de qui ne respecte pas la pudeur, en dévoilant l’intime d’autrui, et l’impudeur celle de qui expose sa propre intimité. Les grecs avaient un mot dont on connaît la fortune, pour désigner la monstration de ce qui ne doit pas l’être : ob-scène, soit la mise au-devant de la scène de ce qui ne devrait pas s’y montrer. Ce que le voile doit maintenir hors de vue peut être aussi bien un objet matériel, essentiellement le corps, et particulièrement certaines parties de celui-ci que frappe un interdit spécial. Il s’agit de morceaux du corps qui ont trait à la reproduction ou qui sont en lien avec la vie sexuelle. Mais l’objet peut être aussi immatériel, comme le sont des sentiments ou des pensées, qui ont trait au désir. L’intime définit une zone qui doit être préservée du regard et de la connaissance des autres, au moins de ceux qui ne sont pas familiers. Ce qui est sous le voile fait l’objet de tabou, et la fonction du voile est assez précieuse pour entrer en jeu dans les cultes, les us et coutumes qui ont trait à la régulation de la jouissance, du désir et des alliances, sinon de l’amour. L’objet est aussi bien voilé parce que sacré – c’est-à-dire intouchable – que sacré parce que voilé, au sens où cette occultation le soustrait au regard et l’extrait de l’image, ce qui lui confère cette dignité particulière. Le voile phallicise ce qu’il cache. On est tenté de dire qu’il sublime l’objet qu’il dérobe au regard, qu’il en élève la qualité, la transcende et la nimbe d’énigme, même si ce qui est voilé n’est au bout du compte qu’un manque, une absence, rien.
J’ai dit cultes : c’est que le jeu du voilement et du dévoilement entre dans l’érection du sacré, comme le montre ce que l’on sait des mystères antiques, associés à la monstration du phallus, comme signe du désir et de la vie. C’est aussi parce que ce qui se montre ou ce qui se cache tient un rôle essentiel dans le traitement religieux et social de la sexualité et des échanges entre sexes. L’étymologie, discutable et discutée, de la vérité chez les grecs, A-léthéia, au sens de la levée du voile, ne contredit pas ces remarques ; au contraire. Un passage crucial de la passion du Christ (Matthieu 27 : 51) dramatise l’agonie de celui-ci : au moment de sa mort, « le voile se déchira ». Il s’agit de celui du Temple, séparant les fidèles du Saint des Saints. Cet incident ne cesse d’interroger les lecteurs. Blaise Cendrars, dans Les Pâques à New York note : « Ce que l’on vit derrière, personne ne l’a dit ». Claudel l’indique aussi, pour souligner que « ça ne s’interprète pas ». Comment mieux dire en effet l’ébranlement des semblants, sinon que cette déchirure ne met à nu que l’impossible à dire ?
Deux vignettes me serviront à donner une idée de ce que nous rencontrons en analyse, et qui concerne le dévoilement de l’intime. Il ne s’agit pas de clinique sous transfert, mais d’emprunts à l’un des manuels les plus riches en matière d’attentats sexuels et de perversion : la Bible. Ce sont les récits de Cham et de Shoshana, respectivement au Livre de la Genèse 9-18 et 10-32, et au Livre de Daniel, chapitre 13.
Cham est un des trois fils de Noé, frère de Sem et de Japhet. Tous trois recevront du Père comme mission de repeupler la terre, pour le pire, comme on sait. Après avoir sauvé du Déluge quelques échantillons du règne animal, dont l’espèce humaine, Noé s’était adonné au travail de cultivateur. C’est ainsi qu’il en vint à planter de la vigne, à en récolter les fruits et à produire son vin. Qui dit vin dit ivresse. Aussi Noé, pris de boisson, s’était-il retiré sous sa tente, dont la toile le préservait, croyait-il, de toute indiscrétion. Il s’était dénudé dans son sommeil ébrieux. Cham, égaré par la jouissance du père, voulait voir la nudité de son corps et cherchait à associer ses frères à son indiscrétion. Il entra donc pour voir ce qui ne devait pas l’être. Sem et Japhet ne le firent à sa suite, qu’à reculons, afin de ne pas transgresser la loi et pour recouvrir le corps de Noé du manteau qu’il avait écarté. Cham fut maudit d’avoir vu ce qu’il ne fallait pas, et ses frères, bénis jusqu’à leurs descendances, pour avoir respecté le Nom-du-Père, malgré le pêché de Noé.
Shoshana, connue plus souvent de nous sous le nom de Suzanne, était l’épouse de Joachim. Son nom hébreu signifie Lys, ce qui dit bien sa grâce et sonne à nos oreilles comme indice de sa pureté. Elle s’était retirée dans son jardin clos, non loin de sa maison, et entendait y prendre un bain. Deux vieillards au-dessus de tout soupçon, comme disent les rapports de police, s’étaient épris de sa beauté et voulaient jouir impunément de sa jeunesse. Pénétrant dans le jardin, ils la menacèrent de l’accuser d’adultère, si elle ne leur sacrifiait pas sa vertu. Ils diraient qu’ils l’avaient surprise forniquant avec un jeune homme. La jeune femme tint bon et fut condamnée à mort par le tribunal local, convaincu de la bonne foi des deux criminels : ils étaient irréprochables, puisque récemment élus juges sur leur excellente renommée de sagesse ; et sa beauté plaidait évidemment contre elle. Un jeune homme inspiré par Dieu, Daniel lui-même, prêt à entrer dans sa carrière de prophète, confondit les coupables et fit triompher la pudeur de Suzanne.

Ces deux récits consonnent avec la clinique sous transfert et ce que l’expérience analytique met à jour. Il faut souligner que le dispositif de la cure est lui-même clos et préserve ce qui s’y dit, exclusivement, de toute oreille extérieure et de tout regard. Cette clôture est une condition indispensable au dévoilement, par le sujet et pour le sujet, de sa vérité et de son rapport au plus privé de sa jouissance. Il faut cela pour que l’analysant puisse élaborer, au-delà des faits et de sa plainte, ce qu’implique ses rencontres avec ces bouts de réel de son existence, nécessairement traumatiques. D’autant que l’intime qui se révèle ainsi relève de ce que Lacan qualifie d’extimité, pour dire que ce qui est le plus propre du sujet est en même temps ce qui lui est le plus étranger et le plus inacceptable. Cet interiorintimomeo, qui n’est pas tant parcelle divine comme Augustin le dit, que démon comme Socrate le soutient, c’est ce en quoi tout m’incite à ne pas me reconnaître : il est différent voire inverse de mes idéaux et de mes principes, et c’est pourquoi je le refoule ou je le rejette. Cette zone sous le voile des semblants est le brasier jamais éteint de la jouissance du vivant, l’eau funeste de l’Acheron que l’analyste sait émouvoir.

[1] The Fugees, Killing Me Softly, Norman Gimbel/ Charles Fox, Album : The Score, Colombia, Col. 483549 2, 1996.