Attentat sexuel : du mythe à la comédie

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C’est à l’heure du confinement que la +1 de notre cartel nous propose de continuer le travail de lecture à peine ébauché du Séminaire VIII, Le transfert, et de maintenir nos « rencontres » par visio-conférence. Nous avons travaillé, échangé, avec bonheur, sur le thème de l’amour, suivi pas à pas la lecture du Banquet de Platon et l’analyse faite par le Dr. Lacan. Nous avons lu ses références. C’est mon intérêt ancien pour la mythologie gréco-latine qui m’a amenée à approfondir la thématique du mythe et ses évolutions.
Le mythe est un récit qui présente la vérité sous sa structure de fiction [1], il aborde des thèmes fondamentaux comme, la vie, la mort, l’existence, la non-existence et la naissance. Dans le Séminaire Le Transfert, Lacan le définit comme « ce qui surgit pour suppléer à la béance de ce qui peut être assuré dialectiquement » [2]. Le mythe se rapporte à « l’inexplicable du réel » [3].

À deux occasions Lacan fait recours au mythe d’Amphitryon ; dans le Séminaire II [4], pour faire valoir les mille illusions du moi dans sa relation au « je », en s’appuyant sur la comédie de Molière, puis dans le Séminaire VIII, pour donner résonance au tremblement de l’être devant l’amour [réel] d’un désir des dieux, et dit : c’est Jean Giraudoux qui avec sa pièce théâtrale Amphitryon 38, en grand poète, réussit à transformer la tromperie ultime de Jupiter en respect des sentiments d’Alcmène en rendant aussi possible la ré-évocation du mythe : « Car, là les choses vont plus loin que tout. C’est le stupre divin qui se déguise en l’humaine vertu » [5] :
J. Giraudoux titre sa comédie Amphitryon 38, car il prétendait représenter la 38ème version du mythe. Déjà dans le passé, d’autres auteurs tels que Plaute, poète comique latin et surtout Molière, avaient été inspirés par le thème.

La belle Alcmène, reine de Thèbes et épouse d’Amphitryon est l’objet du désir et de la convoitise de Jupiter. Car ce qu’il aime en elle c’est l’amour et la fidélité qu’elle a pour son mari. Mercure, dans son rôle de dieu serviteur, par son art de la manipulation, insuffle à Jupiter les différentes étapes pour vaincre les réticences de la belle et permettre à son maître de parvenir à ses fins. D’abord prendre l’apparence d’Amphitryon. Puis déclarer une guerre et éloigner le vrai Amphitryon en tant que chef de l’armée. Ensuite revenir la nuit secrètement en se faisant passer pour le roi. Le lendemain, faire revenir Amphitryon afin qu’il assiste à une deuxième nuit de noces entre sa femme et le dieu pour engendrer Hercule et apporter richesse et paix à la ville de Thèbes et au monde.

Si on pense se trouver face à la farce théâtrale composée par le trio très connu de la femme, du mari et de l’amant, avec les serviteurs complices, dans sa pièce, J. Giraudoux rend une noblesse et une profondeur de tragi-comédie au personnage d’Alcmène, par ses tentatives d’échapper à son destin. Elle réussit enfin à déjouer, en partie, le canevas démoniaque du départ :
C’est la nuit et Jupiter observe la chambre nuptiale et les deux époux, il parle avec Mercure : « Elle est là, cher Mercure, enjouée, amoureuse. […] Et ardente. […] Et fidèle. » [6] Mercure répond : « Fidèle au mari ou fidèle à soi-même, c’est là la question. » [7], en effet par ce trait de la fidélité, Alcmène représente la femme amoureuse à jamais.
Jupiter est subjugué par cet amour et sa fidélité, avec Alcmène il recherche « le plus beau moment de l’amour d’une femme. […] Le consentement. » [8]

L’intrigue se met en place, la transformation se réalise, le vrai mari part à la guerre et la nuit arrivée, Jupiter déguisé rentre dans la chambre d’Alcmène.
Le lendemain matin Jupiter essaye avec subtilité et allusions, de faire savoir à Alcmène qu’elle a passé la nuit avec le plus grands des dieux de l’Olympe ; « Quelle nuit divine ! » [9], dit-il, Alcmène rétorque : « tu aurais pu trouver mieux. […] À peu près tous les adjectifs, à part ton mot “divin” vraiment hors d’usage. […] Le mot “agréable”, […] quelle nuit agréable ! » [10] Le dialogue continue et Alcmène trouve à chaque réplique l’occasion pour rappeler à Jupiter sa préférence pour Amphitryon, provoquant chez le spectateur un effet hilarant.

La pièce suit la tragédie du mythe, Jupiter propose à Alcmène l’immortalité, elle répond après un long duo : « non, chéri, que les dieux ne comptent pas sur moi pour cet office…L’air de la nuit ne vaut d’ailleurs rien à mon teint de blonde…ce que je serais crevassée, au fond de l’éternité ! » [11] puis, il lui propose de devenir la mère d’un grand héros : « Mais tu n’aimerais pas avoir un fils moins humain que toi, un fils immortel ? », elle répond : « Il est humain de désirer un fils immortel » [12].
Jupiter est saisi par les réponses d’Alcmène, il y reste subjugué, il nait chez lui un sentiment de respect, il veut lui révéler sa véritable identité : « chère Alcmène ! Les dieux apparaissent à l’heure précise où nous les attendons moins. » [13], elle répond : « Amphitryon, cher mari ! Les femmes disparaissent à la seconde où nous croyons les tenir ! » [14]
Quand Jupiter retrouve Mercure, et raconte sa nuit d’amour, il est tout confus : « C’est Alcmène qui avait remporté sur moi la victoire. Du coucher au réveil, je n’ai pu être avec elle autre que son mari. » [15]
Après avoir fait rappeler Amphitryon à Thèbes, Jupiter décide de ne pas renouveler une deuxième nuit de noces, dans un dernier dialogue avec elle où, le doute s’insinue et Alcmène réalise que peut-être la nuit de noce a déjà été consommée, Jupiter lui promet l’oubli de toute la mésaventure en échange d’un baiser. Au moment du baiser, elle sait qu’elle a passé la nuit avec Jupiter. La trace du baiser dévoile l’horreur de la vérité mais rétablit l’honneur par l’oubli.
Alcmène porte déjà dans son ventre Hercule, le fils de Jupiter.

Pour conclure, on pourrait dire, que dans la pièce de J. Giraudoux, Alcmène par son désir et son amour vers son mari – mais surtout du fait d’être « fidèle à elle-même » – échappe ou annule l’attentat sexuel auquel le caprice d’un dieu a essayé de la soumettre.

  

[1] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, p. 253.
[2] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, 2001, p. 147.
[3] Ibid., p. 70.
[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, op. cit., p. 197.
[6] Giraudoux J., Amphitryon 38, Petit Classique Larousse, 2015, p. 29.
[7] Ibid., p. 29.
[8] Ibid., p. 31.
[9] Ibid., p. 63.
[10] Ibid., p. 64.
[11] Ibid., p. 69.
[12] Ibid., p. 70.
[13] Ibid., p. 72.
[14] Ibid., p. 72.
[15] Ibid., p. 73.