Trauma et après-coup

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C’est dans la lettre à Fliess [1] du 14 novembre 1897 que Freud introduit le terme de nachträglichkeit. L’éveil de la sexualité au temps de l’adolescence colore sexuellement le souvenir de l’attentat sexuel vécu dans l’enfance de la jeune Emma. La « cause » du symptôme de la jeune fille se trouve-t-elle dans le coup originaire, ou bien dans son remaniement secondaire après-coup, voire dans le retour du refoulé lui-même ? Mais le cas qui fonde vraiment la notion d’après-coup, pour Freud, est celui de l’homme aux loups [2]. C’est là que se pose la question du lien entre le souvenir infantile, soit la scène primitive, et le fantasme, lien devenu incontournable pour concevoir la nature du « coup ».

Un toujours déjà là

La nouveauté du cas c’est que la scène du transfert avec Freud est aussi le lieu de l’après-coup, elle en fait partie. L’histoire montre que ce cas s’inscrit dans le dialogue – la dispute – entre Jung et Freud. Jung ayant tendance à montrer à Freud qu’il est abusé par la tendance des névrosés à refuser la réalité pour situer la cause de leurs symptômes dans le passé. Freud lui, tient à l’hypothèse de la séduction de l’enfant par et dans la scène primitive. Séduction qui se répète ensuite pour l’homme aux loups, en particulier par l’entremise de la sœur. On peut dire que l’après-coup ici se marque d’un toujours déjà là, qui devient inséparable du réel du coup. Le rêve des loups constitue lui-même un après-coup traumatique. Lacan part du cas de l’homme aux loups dont il fait le commentaire au temps zéro de son enseignement. Pour Lacan, l’évènement est ici en restructurations, qu’il assimile au départ à des « resubjectivations » [3]. Freud « suppose sans plus toutes les resubjectivations de l’événement qui lui paraissent nécessaires à expliquer ses effets à chaque tournant où le sujet se restructure, c’est-à-dire autant de restructurations de l’événement qui s’opèrent, comme il s’exprime : nachträglich, après-coup. » [4] Lacan ajoute en note : « traduction faible du terme » [5]. L’après-coup pour Lacan n’est pas simplement l’établissement d’un sens dans un second temps à l’événement mais un phénomène qu’il assimile au temps logique : « [Freud] annule les temps pour comprendre au profit des moments de conclure » [6]. Mais Lacan réduit pourtant alors l’après-coup à l’assomption par le sujet de son histoire.

Le noyau d’un temps réversif

En 1963, dix ans après, Lacan met en avant la fermeture de l’inconscient telle qu’elle se joue dans le transfert, avec la fonction ici capitale de l’objet a. Elle démontre ce que Lacan appelle le « noyau d’un temps réversif » [7]. Ce noyau n’est pas contradictoire à l’effet de sens après-coup mais il l’excède. Il y a en effet une temporalité propre à l’objet a lui-même comme cause du désir. Lacan pourra dire dans son texte « Positions de l’inconscient » : « le sujet traduit une synchronie signifiante en cette primordiale pulsation temporelle » [8]. Cette « élévation », c’est un calcul du temps qui s’extraie de l’histoire et de la chronologie. Chronologie dont Freud reste captif dans le cas de « l’homme aux loups ». Le temps ici est le temps de la séance et du transfert. Repensant le mythe de la caverne de Platon, Lacan montre que ce qui opère sur ce qu’il appelle encore « l’être » du sujet, s’anime « d’une palpitation dont le mouvement de la vie est à saisir » [9]. Il pose que « le nachträglich ou après-coup selon lequel le trauma s’implique dans le symptôme, montre une structure temporelle d’un ordre plus élevé. » [10]. Plus élevée que le temps logique. Cette implication rend trauma et symptôme difficilement séparables. L’après-coup devient le nom de cette implication !

Ce qui est crucial n’est pas l’histoire, ni même le sens, mais donc le temps qui est donné par une bonne saisie de l’objet, tel que le livre l’opération du transfert. Une mise en palpitation de la temporalité apparaît. Jacques-Alain Miller a repris cette question de la réversion temporelle [11]. L’analyste est là pour représenter le « temps régrédient » [12] qui va vers le passé. Miller ajoute : « C’est-à-dire qu’il incarne au présent et il dévoue sa vie présente à incarner l’inscription passée de la parole – c’est ça qu’on appelle sujet supposé savoir –, et ça, il l’incarne au présent – ce n’est pas une notion » [13], la notion qui ferait de l’analyse un retour vers le passé niant la vie réelle. Ce passé réel, qui se construit dans le transfert, nécessite « le présent de l’analyste comme corps vivant » [14]. L’analyste rend passé le présent et présent le passé. Classiquement le trauma se présente comme un passé qui insiste dans le présent et ne peut jamais devenir vraiment passé. Le trauma subvertit les instances temporelles. Il y a un paradoxe de la mémoire dans le trauma. Le retour des scènes en cauchemars est souvent d’une extrême précision et semble justement échapper aux remaniements propres au récit. Ce qui contraste aussi bien avec l’oubli, tout aussi violent, des scènes traumatiques, oubli qui peut être parfois complet ! Mais cette réticence du trauma au mouvement et au devenir montre sa nature de reste, de réel. Freud n’a pas effacé ce réel et lui a même donné une portée générale dans la compulsion de répétition. Si le trauma actualise une tendance mortifère, dans la répétition, il est aussi le modèle d’un passé qui tue la mémoire et tue le temps en l’excédent. C’est contre cela que vient jouer l’objet a et l’analyste qui lui donne corps dans la présence, pour représenter le mouvement de la vie. La vie ici conçue à partir de son battement de sa palpitation, comme mode nouveau du temps.

Le fantasme aussi réel que le trauma

L’irruption du traumatique comme condition universelle dans le monde contemporain s’est opéré en même temps que l’on renonçait à le nouer à la « réalité » de l’événement. Avec le PTSD [15], le trauma n’était plus qu’un tableau clinique. Beaucoup de gens tendent à accuser Freud d’avoir réduit le trauma au fantasme, Freud n’a pas réduit le trauma au fantasme, il a montré que le fantasme était aussi réel et déterminant que le trauma et que la sexualité était traumatique en elle-même. La façon dont ce trauma s’actualise est singulière pour chacun. Aujourd’hui, on tend à homologuer le trauma et les symptômes traumatiques. On ne recherche pas tant l’histoire ou les faits que la prédisposition du sujet qualifié souvent de fragile. Quitte, dans un deuxième temps pour le sujet traumatisé, à essayer de faire valoir le réel de son témoignage sur une scène plus vaste, sociale ou médiatique. « Autre scène » où le trauma se trouvera refondé par la validation de ceux, et surtout de celles aujourd’hui, qui témoigneront avoir vécu les mêmes choses. Le sujet touche du doigt un réel dans le trauma qu’il veut partager avec d’autres mais il refuse qu’il soit dissout dans le sens ou l’imaginaire. Les sujets victimes de trauma se méfient des diverses scènes que leur offre la société. Ils préfèrent choisir le temps et le lieu de la mise au jour de leur souffrance. Cela passe souvent par l’écriture pour ceux qui le peuvent. La psychanalyse n’offre pas ce genre de scène (juridique, politique, littéraire), même si elle sait accompagner les sujets sur ce chemin difficile. Mais l’idée que les jugements après-coup, juridique, critique ou médiatique, vont permette aux victimes de « faire le deuil » est souvent une illusion douloureuse. De même le langage, loin de pacifier les choses comme on le croit souvent, apporte une jouissance propre au corps et vient réveiller les premières rencontres avec la jouissance traumatique.

Saisir le réel du temps

La psychanalyse, elle, propose de saisir, non l’histoire, ou la réalité, mais le réel du temps lui-même, pour saisir en quoi ce temps peut devenir pour un sujet autre chose, dans l’événement d’un dire. La dimension de l’objet a cause du désir, permet de « dérégler le temps » [16] selon la formule de J.-A. Miller. Le symptôme peut alors témoigner de la jouissance singulière du sujet, avant et après l’expérience du trauma, sans en effacer la marque. Dans le débat entre l’imaginaire ou la réalité de ce qui fait trauma, le traumatique montre la continuité entre l’imaginaire et le réel. Le souvenir dans l’après coup est remanié par ce qu’il y a de réel et d’impossible pour un être sexué saisi par le langage. L’après-coup, c’est aussi l’incidence de ce qu’il y a d’irreprésentable, d’impossible, dans la sexualité humaine. « L’impossible c’est la condition de l’événement comme réel » [17].

[1] Cf. Freud S., « Lettre du 14 novembre 1897 », La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 2009.
[2] Cf. Freud S., L’Homme aux loups, Paris, Coll. Quadrige, PUF, 2009.
[3] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 256.
[4] Ibid.
[5] Ibid.
[6] Ibid., p. 257.
[7] Lacan J., « Position de l’inconscient », Écrits, op. cit., p. 838.
[8] Ibid., p. 835.
[9] Ibid., p. 844.
[10] Ibid., p. 839.
[11] Miller J.-A., « Introduction à l’érotique du temps », La Cause freudienne, n°56, 2004, p. 78-79.
[12] Ibid., p. 77.
[13] Ibid.
[14] Ibid.
[15] Post-traumatic stress disorder.
[16] Ibid., p. 84. « Petit a, c’est le facteur qui dérègle le déroulement uniforme du temps. »
[17] Ibid., p. 81.