Le tabou du toucher

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L’obsessionnel est coupable. Il est un « grand criminel ». Forcément, parce qu’il jouit trop. Cette culpabilité incontournable logée dans la structure est à distinguer de la condamnation légale d’un individu pour tel ou tel fait délictueux. Aucun tribunal de la Cité ne peut toucher cette culpabilité de l’obsessionnel. Un tribunal de l’Autre, il en a un, perso, avec qui il est en ligne directe et permanente. Sauf qu’il ne sait de quoi il est coupable. Il trouve un faux prétexte à sa culpabilité, qui minimise sa faute. Ainsi, l’Homme aux rats se trouve criminel de ne pas avoir été au chevet de son père au moment de son décès, étant allé se reposer pendant la nuit. Freud approuve. En effet, Ernst est coupable, mais pas de ce qu’il pense l’être. Ce dont il est coupable est plus grave. C’est qu’il a voulu que son père meure, et ceci depuis son plus jeune âge [1].

Pour l’illustrer Freud relate une anecdote clinique extraite du premier cas d’obsessionnel qu’il a eu en analyse et qui lui a permis de comprendre cette « maladie ». Cet homme, fonctionnaire scrupuleux, réglait ses séances avec des billets de banque qu’il repassait auparavant à la maison « car il se serait fait scrupule de donner à qui que se fût des billets sales, couverts de microbes des plus dangereux et pouvant être nuisibles à qui les touchait » [2].

Ce rituel est en phase avec le « tabou du toucher » dont parle Freud dans Inhibition, symptôme et angoisse et qui est un des « commandements les plus anciens et les plus fondamentaux de la névrose de contrainte » [3]. L’évitement du contact et de la contamination est construit très souvent comme un système d’interdiction complexe impliquant des cérémonies précises ayant l’allure d’une religion personnelle. Il vient contrer l’investissement de l’objet par un corps à corps érotique ou agressif auquel le sujet est poussé par la tendance à l’union de l’Éros, ainsi que par la force de pulsions destructives. Cet entrelacement entre Éros et agressivité est la raison pour laquelle « toucher une femme est devenu dans l’usage de la langue un euphémisme pour son utilisation comme objet sexuel » [4].

Pourtant, ce patient avait moins de scrupules quand il s’agissait de sa vie sexuelle. Avec une certaine légèreté, il relate à Freud un attentat sexuel qu’il pratique régulièrement. « Dans bien des maisons bourgeoises je joue le rôle d’un bon vieil oncle, et j’en profite pour inviter de temps en temps une jeune fille de la maison à une partie de campagne. Je m’arrange alors pour manquer le dernier train et être obligé de passer la nuit à la campagne. Je prends alors deux chambres d’hôtel, je suis très large ; mais lorsque la jeune fille est au lit, je viens chez elle et la masturbe » [5]. Aujourd’hui une telle conduite, si elle se découvrait, amènerait notre fonctionnaire devant les tribunaux. La légèreté avec laquelle il en parle signe sans doute le fait que nous sommes en pleine ère patriarcale de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Mais pour Freud il n’y a là aucune légèreté. Il qualifie cette pratique d’abus et s’étonne de ce contraste entre les scrupules de ce sujet par rapport aux billets de banque et le manque de scrupules par rapport à l’abus des jeunes filles. Il l’explique par un déplacement des remords qui rend le sujet très scrupuleux par rapport à des futilités, lui permettant en revanche de continuer sans gêne cette pratique qui lui donne une satisfaction sexuelle.

Ce cloisonnement qui permet au sujet de maintenir le scrupule à l’écart de l’abus relève d’une des activités du moi obsessionnel qui sont formatrices de ses symptômes. Il s’agit de l’isolement. Là où dans l’hystérie le trauma est traité par l’amnésie, dans la névrose de contrainte il est fréquent que l’événement traumatique ne soit pas oublié, mais dépouillé de son affect [6]. L’obsédé connaît ses traumatismes dans le sens qu’il ne les a pas oubliés, mais il ne les connaît pas dans le sens où il se ne se rend pas compte de leur valeur [7]. L’événement, et dans le cas dont nous parlons ici, l’événement de jouissance, est relaté avec indifférence, comme s’il n’avait aucune importance.

L’expérience vécue n’est pas seulement isolée de son affect, mais aussi de ses liens associatifs avec d’autres idées [8]. Cette technique du moi permet au sujet de se concentrer sur une tâche, sans être perturbé par d’autres significations, notamment sexuelles, qui viendraient faire intrusion. Mais elle rend particulièrement difficile au névrosé obsessionnel de suivre la règle fondamentale de la psychanalyse, celle de l’association libre [9]. Ainsi, l’isolation répond au même principe que le tabou du toucher de l’hygiénisme obsessionnel, à la différence qu’il ne s’agit pas d’un évitement de toucher le corps de l’autre, mais d’un cloisonnement des idées et des pensées. L’obsessionnel fait en sorte que les pensées demeurent cloisonnées, qu’elles ne se touchent pas.

Enseignons-nous de la façon dont Freud traite ce récit du sujet qui ne peut manquer d’interpeller l’analyste. Il pourrait dire au patient de revenir uniquement quand il aura arrêté cette pratique. Cela ne nous choquerait guère car l’analyste ne peut pas être complice silencieux d’une jouissance canaille. Mais Freud est beaucoup plus subtile. Il interprète cette pratique d’attouchements en reprenant l’adjectif « sales » et le verbe « nuire » que le sujet a prononcé concernant les billets de banque. Parlant des effets que ces attouchements peuvent avoir sur une jeune fille il lui dit : « ne craignez-vous pas de lui nuire en touchant ses organes avec des mains sales ? ». Cette interprétation va à l’encontre de l’isolation pour provoquer une collusion entre des idées que le sujet souhaite laisser absolument compartimentées. Là où il isole l’abus et le met à l’abri des scrupules, Freud les rapproche en déplaçant les signifiants de l’hygiénisme concernant les billets vers les habitudes sexuelles du sujet.

L’interprétation tombe juste. Le patient se met en colère, « Nuire ? Mais comment cela peut-il nuire ? Cela n’a encore nui à aucune d’entre elles, et toutes se sont volontiers laissé faire ! Plusieurs d’entre elles sont mariées maintenant, et cela ne leur a pas nui ! » [10]. Suite à cette séance, le sujet ne revient plus et Freud ne nous dit pas qu’il le regrette. Cette interprétation a été un pari : soit le sujet l’entérinait et acceptait de mettre au travail son mode de jouissance dont Freud nous dit qu’il en est poussé par de « puissantes déterminantes infantiles »  [11], soit l’analyse devait en rester là. C’est ce qui s’est passé.

[1] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 211-220.
[2] Ibid., p. 227.
[3] Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF (Quadrige), 2002, p. 37.
[4] Ibid.
[5] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle », op.cit., p. 227.
[6] Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op.cit., p. 37.
[7] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle », p. 227, note de bas de page.
[8] Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op.cit., p. 37.
[9] Ibid., p. 35-37.
[10] Freud S., « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle », op.cit., p. 227-228.
[11] Ibid., p. 228.