Un attentat sexuel scopique

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L’actrice américaine Hedy Lamarr [1] est devenue une icône de Google depuis le doodle de 2015 qui lui fut consacré à l’occasion du 101è anniversaire de sa naissance [2]. Depuis cette date, des légendes sur cette star hollywoodienne et inventrice d’un cryptage sécurisé utilisé dans la télécommunication ,se multiplient sur le web, des documentaires émergent, notamment à l’occasion de la sortie récente d’une copie d’Extase (1933) en DVD, film où on la voit nue et où elle simule un orgasme, ce qui fit scandale à l’époque. Une bluette pour un regard d’aujourd’hui, il fut jugé sulfureux, le pape Pie XI lui-même s’en mêla en demandant son retrait.

En avance de quarante ans !

Dans le documentaire From Extase to Wifi, le film que lui a consacré Alexandra Dean, celle-ci souligne à quel point Extase a déterminé le destin de la jeune Hedwige Kiesler, qui devint H. Lamarr dans son contrat avec la Golden Mayer lorsqu’elle débarqua de son Autriche natale à Hollywood en 1937. Sa beauté brune et froide de femme fatale imposa un moment la mode de lui ressembler, elle que l’on nomma « la plus belle femme du monde » ! Extase lui ouvrit les portes de Hollywood, tout en la cantonnant dans des rôles de sex symbol.
Mais la réalisatrice nous présente aussi la passion des inventions technologiques qui animait son héroïne depuis son enfance, jusqu’à la mise au point d’un système de codage de transmissions repris de nos jours pour les GPS et le WIFI et utilisé dans nos téléphones portables.
Sa liberté sexuelle assumée, sa détermination très jeune pour le cinéma et son goût discret, voire secret car peu sexy, pour la technologie en font, selon A. Dean et Susan Sarandon la productrice du documentaire, une femme en avance de quarante ans sur son temps.

Qui est-elle ?

Mais qu’en est-il vraiment de H. Lamarr, pour autant que cette question ait un sens ? Cette femme libre, lucide, belle et intelligente, prise dans les démêlés retors du système hollywoodien, que nous enseigne-t-elle sur la féminité, elle qui déclarait que « n’importe quelle femme peut avoir l’air glamour, il suffit de se tenir tranquille et d’avoir l’air idiote » ?
Née à Vienne d’une famille juive intégrée, fille unique, sa mère abandonna sa carrière de concertiste pour élever sa fille et s’inquiéta quand celle-ci révéla à l’adolescence une exceptionnelle beauté qui attirait irrésistiblement les regards. Elle veilla à ce que sa fille ne se repose pas sur ce pouvoir de séduction pour se positionner dans la vie.
Le père de H. Lamarr, riche banquier, partageait avec elle l’habilité de démonter et remonter les boites à musique et autres jouets mécaniques. Il lui transmit son goût pour la technologie, mais aussi un « sois toi-même » qui contrebalancera un « sois belle et tais-toi » omniprésent dans la société de l’époque, mais qui nous renvoie à notre question de départ…
Il mourut en 1937 accablé par la montée du nazisme.
Elle a quatorze ans quand ses parents l’emmènent voir Metropolis, film qu’elle déclara être à l’origine de sa décision de devenir actrice. Dès l’année suivante elle quitte l’école (une peut-être légende veut qu’elle eût Anna Freud comme professeur) pour frapper à la porte de théâtres viennois où on lui confie des petits rôles, et même le personnage central de Sissi dans l’un d’entre eux.

Extase

Elle quitte Vienne pour Berlin où elle s’inscrit dans une école d’art dramatique et joue des petits rôles dans des films. C’est dans ce contexte qu’un réalisateur tchèque lui propose le rôle principal dans Extase, film inspiré de Madame Bovary autant que de Lady Chatterley, au point que Henry Miller était persuadé que le scénario était de D. H. Lawrence.

Gustav Machaty s’était fait remarquer quelques années plus tôt, à vingt-quatre ans, par un film muet titré Erotikon considéré comme “audacieux” parce qu’il montrait, avec quelques précautions, que l’amour physique n’était pas une malédiction [3]. Il reprend à peu près le même scénario pour Extase, où il accepte, selon le vœu de l’actrice, que les scènes de nu ne soient prises que de loin. À la première projection, H. Lamarr découvre que cet accord n’a pas été respecté et se plaindra par la suite d’avoir été manipulée : premier attentat scopique ?
Après une baignade nue dans un lac, Eva court après son cheval qui s’est sauvé avec ses vêtements blancs posés sur la croupe noire. La caméra la traque littéralement dans sa course à travers les fourrés, comme le savant fou de Metropolis poursuit de son projecteur la jeune Maria pour lui dérober son image et la transformer en vamp. H. Lamarr fut marquée à la fois par les deux Maria de Metropolis, celle de l’amour, qu’elle manifesta pour ses parents et pour ses trois enfants, et celle de femme fatale ou de potiche auprès des hommes, ses amants comme ses six maris.
À Hollywood où elle débarque en 1937 échappant à un mari nazi, on n’est pas encore à l’époque des Weinstein, mais l’attentat est bien là dans la vie des acteurs et des actrices, au niveau de chaque regard, qui jauge un physique selon des critères esthétiques qui broient le sujet.

Son invention

H. Lamarr se trouve bien plate en comparaison de stars de l’époque mieux pourvues. Un certain George Antheil, musicien d’avant-garde, connu pour la composition d’une pièce intitulée « Ballet mécanique » où interviennent seize pianos mécaniques, se passionne aussi pour l’endocrinologie et les stars d’Hollywood se précipitent chez lui dans l’espoir de pilules miracles qui regonfleraient leur poitrine. C’est ainsi que H. Lamarr entre en contact avec lui, mais très vite c’est la situation désastreuse de la flotte américaine dans la guerre de l’Atlantique qui les rapproche. Le jeune frère d’Antheil était dans un bateau qui coulé sous les missiles d’un sous-marin allemand, la mère de H. Lamarr doit venir la rejoindre depuis l’Europe. H. Lamarr se met à réfléchir sur les commandes des torpilles à distance : avec une seule fréquence, une torpille est rapidement neutralisée par l’ennemi. Et si ces fréquences variaient de façon aléatoire ? La torpille deviendrait indétectable ! Fort de son expérience d’avoir synchronisé avec des cartes perforées seize pianolas pour son Ballet mécanique, G. Antheil l’aide à mettre au point un système de codage des transmissions à distance, par sauts de fréquences. Ils déposent un brevet en 1941 et le proposent à la Marine américaine qui ne les prend pas au sérieux. H. Lamarr commentera la mésaventure par « ils ne pouvaient imaginer qu’une femme belle soit également intelligente ! ». Leur invention ne sera retrouvée et utilisée qu’en 1962 au moment de Cuba, et dans la guerre du Vietnam, mais G. Antheil était décédé en 1959.
Lamarr reçut seule en 1997 l’Electronic Frontier Foundation Pioneer Award. C’est son fils qui la représenta car depuis les années soixante-dix, elle vivait recluse, défigurée par des opérations chirurgicales répétées qui avaient échoué à lui faire retrouver sa beauté d’autrefois. Ultime attentat scopique commandité cette fois par elle-même. C’est au téléphone qu’elle entendit l’ovation que lui fit la salle quand son fils l’appela de son portable.

Sa féminité

En allemand, langue maternelle de Hedy, comme en français, l’opposition masculin-féminin, mâle-femelle, existe, mais rien qui vienne faire pendant avec « viril ». Ce trou dans la langue, reflet de la structure, invite donc chaque femme à inventer sa propre « féminité ». La femme est « pas-toute » car aucun terme n’est là pour la guider dans un idéal équivalent à celui de « virilité ». H. Lamarr comprit très tôt que la Femme n’existe pas, même si elle sut jouer de semblants pour l’incarner. Dans le « répartitoire sexuel » que Jacques-Alain Miller nous a proposé dans son cours du 25 mars 1998 [4], le « pas-tout » de Lacan est décliné tout d’abord de façon freudienne, comme un manque inhérent aux femmes du fait de la castration. On peut entendre avec Lacan le pas-tout comme pas-tout phallique, comme la possibilité d’une jouissance supplémentaire à laquelle un homme empêtré dans son idéal de virilité ne peut avoir accès. Le donjuanisme dont a fait preuve H. Lamarr ne semble pas correspondre à une identification masculine, mais bien rejoindre les coordonnées touchant à l’infinitude, qui caractérise le pas-tout selon J.-A. Miller : « C’est bien sûr la structure d’infini qui permet de présenter le pas-tout comme autre chose que cette ablation obscène » [5]. La femme, Autre à elle-même, ne rejoint sa propre jouissance que dans l’infinitude. La série des amants, et aussi des amantes, a fait dire à un critique de cinéma qu’elle avait une sexualité « exacerbée » et les critiques, tous masculins, sont nombreux à avoir ironisé sur la chose, alors qu’elle faisait preuve d’une certaine maîtrise dans son consentement à cette structure d’infini de la jouissance féminine. Femme moderne en effet, en avance sur son temps comme le dit A. Dean, elle préféra la solitude, mais pas sans un pointillage de compagnons, un par un, jusqu’à « l’infini », c’était sa solution à elle face au trou sémantique du féminin et au pas-tout démontré dans la psychanalyse. Et ses inventions, qui allaient du bricolage à des élaborations technologiques élaborées, servaient de refuge face aux attentats scopiques dont elle était l’objet dans sa vie d’actrice.

[1] 1914-2000
[2] Je remercie Claude Van Quynh d’avoir attiré mon attention sur cette actrice et inventrice peu connue jusqu’à présent.
[3] Cf. L’Humanité daté du 8 août 1980.
[4] Miller J.-A., « Un répartitoire sexuel », La Cause freudienne, Navarin, n°40, 1999, p. 15.
[5] Cf. Ibid.