Attentats sexuels et traumas

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Actualité des attentats sexuels

Un phénomène mondialisé

La façon dont on parle des attentats sexuels aujourd’hui donne un aperçu de l’ampleur du phénomène auquel nous avons affaire [1]. Aux USA, le président Clinton avait tardé à reconnaître une « relation inappropriée » avec une stagiaire de la Maison Blanche humiliée par l’abus sexuel qu’elle avait subi ainsi que par sa médiatisation. Aujourd’hui, Donald Trump se vante de comportements « relevant du harcèlement sexuel avec des mots d’une grande vulgarité » [2]. En moins de vingt ans, celui qui occupe la plus haute fonction de l’État le plus puissant du monde franchit la barrière de la honte et affiche publiquement ses penchants d’abuseur à l’égard des femmes. Dans le même temps, la liste des personnalités incriminées dans des affaires d’agressions sexuelles, parfois sur mineurs, n’en finit pas de s’allonger. Il s’agit de personnalités politiques, du cinéma, des milieux sportif, scolaire, universitaire et professionnel. Les attentats sexuels font intrusion dans la vie privée conjugale et familiale, et les femmes et les enfants en sont les proies les plus fréquentes.

Les attentats sexuels gangrènent aussi les monothéismes. Partout dans le monde, depuis des décennies, l’Église catholique voit sa réputation entachée par des affaires de prêtres pédophiles. En Israël, des ultra-orthodoxes ont récemment été arrêtés pour des abus sexuels sur des femmes et des enfants [3]. Chez les musulmans, des agressions sexuelles publiques sont commises par des foules d’hommes sur des femmes, en particulier au Caire, place Tahrir, dès 2005. Ce même phénomène se retrouve au Pakistan et en Inde, mais aussi au Vietnam, ou au Bangladesh, et cette énumération n’est pas exhaustive.

Le mouvement #Me too, créé dès 2007 sur les réseaux sociaux, devient un mouvement social féminin international dix ans plus tard avec l’affaire Weinstein. Il s’étend partout dans le monde. Des femmes témoignent de brimades, de réflexions, de regards déplacés, mais aussi d’attouchements, d’exhibitions, d’agressions, de viols, de visionnages de photos ou de films pornographiques. Dans un ultime article, Françoise Héritier jugeait ce mouvement comme l’occasion de repenser le problème du rapport entre les sexes [4]. Dans le sillage de #Me too, les mouvements LGBTQIA+ [5] dénoncent les « violences sexistes et machistes », y compris celles de la langue à leur encontre. Certains prônent en ce sens la langue épicène et l’écriture inclusive pour ménager la place des différentes sexualités.

Comment comprendre la prolifération de ces attentats sexuels ? Doit-on douter, à l’instar de notre garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti [6], du nombre de violences sexuelles faites aux femmes ? S’agit-il de phénomènes déjà connus et seulement amplifiés par les réseaux sociaux ou bien de nouveautés ? Et comment en rendre compte ? La psychanalyse nous enseigne d’abord que chez les humains, les comportements sexuels sont des semblants (mots et images), et qu’ils sont véhiculés par des discours. Or, les LGBTQIA+ en témoignent spécialement : dès lors qu’il s’agit de sexualité, la langue elle-même est traumatique. Mais il arrive que les êtres parlants, qui n’ont pas l’exquise courtoisie des animaux, sortent du discours [7], et le passage à l’acte (viol, agressions) est précisément une sortie du discours. Ajoutons avec J.-A. Miller que Lacan généralisait à tout être parlant, son « rapport de traviole à la sexualité. » [8] Pour chacun, la sexualité fait donc bien symptôme.

Les discours

Aujourd’hui, les attentats sexuels participent du malaise mondialisé. Le concept de discours au sens de Lacan peut l’éclairer [9]. Notre époque est traversée par les effets conjugués du capitalisme et de la science. Le discours du capitalisme, qui est aussi celui de l’inconscient, est une variante du discours du maître [10]. La valeur universelle de l’argent tend à défaire toute hiérarchie sociale. Le discours inconscient refoule donc le maître, le signifiant-maître (S1). Notons-en deux conséquences. D’abord, la fonction du signifiant-maître est de limiter la jouissance. Ce moins de jouissance (ou désir) une fois symbolisée se nomme castration. Lorsque le signifiant-maître n’opère plus, la castration cesse de fonctionner. La jouissance sans limite du surmoi prend alors le relais d’une jouissance soumise à la loi. Elle va de pair avec la montée sociale sans précédent de l’objet a plus-de-jouir [11]. L’effet pour le sujet est un pousse-à-franchir ses inhibitions. L’objet a peut alors s’incarner dans le corps d’un autre abusé. Par ailleurs, le signifiant-maître a une fonction d’autorité. Son refoulement provoque donc une crise de l’autorité repérable depuis la plus haute fonction de l’État jusqu’au pater familias. En effet, la dissolution de la morale civilisée atteint la fonction présidentielle aux États-Unis, mais aussi bien celle des parents avec leurs enfants, et tant d’autres figures d’autorité. Aujourd’hui, l’effondrement de l’autorité passe pour une permissivité massive alors qu’elle est plutôt l’effet de la voracité du surmoi pousse-au-crime de chacun. À l’époque victorienne, l’efficacité symbolique des idéaux prescrivait à chacun un rôle sexuel précis. Désormais, c’est l’objet a plus-de-jouir qui commande, mais lui est asexué. Dans ce contexte, les rôles d’homme ou de femme deviennent plus flous, et la liste des sexualités s’étend. Le cœur du malaise dans la civilisation comme du symptôme, Lacan l’épinglait de son aphorisme : « Il n’y a pas de rapport sexuel », ajoutons : qui soit inscriptible dans la structure. Le phénomène LGBTQIA+ l’éclaire. On constate en effet que ce qui vient à la place de cette impossible écriture, c’est la multiplication des noms de sexualités d’humains qui ne trouvent pas à se loger dans le binaire homme / femme. Cette liste s’allongera encore car, faute d’une programmation naturelle, il y a autant de sexualités et de rapports au sexe, que d’êtres humains. Désormais, l’absence de rapport sexuel prend la forme de revendications au droit à la jouissance, mais bien souvent sans honorer les devoirs de responsabilité qu’elles impliquent.

Précisons enfin que le malaise contemporain résulte des impasses de ces discours parce que le fantasme qui les anime obéit à la logique de l’universel et du particulier [12]. Seul le discours analytique peut traverser ce fantasme et accueillir la singularité de celui qui s’adresse à un analyste. Sur le fond de ces mutations qui placent aujourd’hui les attentats sexuels sous les feux des projecteurs, il est frappant que l’attentat sexuel se soit imposé à Freud dès le début de sa découverte de l’inconscient, il y a plus d’un siècle, et ce avec l’analyse d’Emma [13]. Revenons-y.

Le cas Emma

Une jeune femme, Emma, demande une analyse à Freud parce qu’elle éprouve la contrainte de ne pas pouvoir entrer dans un magasin lorsqu’elle est seule. L’analyse produit un premier souvenir énigmatique, celui d’une scène datant de peu après la puberté lorsqu’elle a 12 ans. Alors qu’elle fait des courses dans un magasin, elle aperçoit deux commis qui rient ensemble. Elle est effrayée et s’enfuit du magasin. À la suite de ce moment, elle pense que les commis ont dû rire de sa robe et elle avoue que l’un des deux commis lui a plu sexuellement. Mais ce souvenir et ses associations ne rendent compte ni de l’effroi ressenti ni de la persistance du symptôme si longtemps après cet évènement. En effet, devenue adulte, elle ne met plus les robes qu’elle portait à 12 ans. L’argument du vêtement n’explique donc pas la persistance de l’inhibition symptomatique, et ce d’autant moins que la cause du vêtement ayant cessé, son effet devrait lui aussi cesser. Or, il n’en est rien. Quant au désir sexuel éveillé par l’un des commis, il n’éclaire pas la raison pour laquelle Emma ne peut pas entrer seule dans un magasin car, qu’elle soit seule ou accompagnée, ne change normalement rien au désir éprouvé.

Le souvenir traumatique

L’analyse produit alors un second souvenir, celui-ci traumatique, et qui éclaire son symptôme. Emma a 8 ans lorsqu’elle se rend seule dans le magasin d’un épicier pour y acheter des confiseries. Le patron la pince alors à travers ses vêtements aux organes génitaux. Malgré cette première expérience, elle y retourne une fois encore, puis plus jamais. Freud précise ensuite qu’elle se reprocha d’y être retournée la seconde fois, comme si elle avait voulu par-là, provoquer elle-même l’attentat.

L’attentat sexuel survient lorsque l’épicier remplace par des actes les intentions séductrices nourries à l’endroit d’Emma. Un rictus s’affiche alors sur son visage. L’homme, silencieux, impose sa jouissance à la jeune Emma qui se trouve brusquement ravalée au rang d’objet. Cette première expérience de passivité sexuelle éprouvée avec déplaisir par le sujet constitue une effraction de jouissance. L’irruption contingente de la sexualité́ fait trauma et produit le symptôme hystérique. Mais l’effet traumatique, lui, est différé. Il se produit seulement dans l’après-coup de l’évènement de la scène des 12 ans, soit quatre ans plus tard [14]. Quant au souvenir de l’attentat sexuel, il reste refoulé même s’il a laissé des traces [15] qui ont pris la signification du symptôme de ne pas pouvoir entrer seule dans un magasin.

En effet, aux signifiants refoulés de l’attentat à 8 ans se sont substitués ceux de la scène des 12 ans. Le rire des commis a remplacé le rictus de l’épicier. Et les signifiants « robe, magasin, commis » remplacent la série refoulée « épicier, attentat, vêtements ». L’évènement avec les commis a donc éveillé la trace du souvenir de l’attentat qui reste encore oublié. C’est pourquoi le retour du signifiant refoulé « robe » semble d’abord anodin, et rend énigmatique son lien à l’affect d’effroi sexuel. Il y a donc ici un faux nouage [16], un premier mensonge, entre le signifiant et le trauma sexuel. C’est le proton pseudos repéré par Freud dans l’hystérie et qui rend compte de ce que le réel de la jouissance entré en jeu ne peut que faire mentir les mots qui tentent de le nommer. Ces signifiants ont pourtant des effets de vérité. Car l’analyse éclaire d’un jour nouveau la cause du symptôme : l’effroi, la fuite hors du magasin et l’inhibition à y entrer seule étaient produits par la crainte inconsciente de la répétition de l’attentat de l’enfance qui est désormais conscient.

Du trauma au fantasme

Mentionnons deux précisions ultérieures de Freud sur la cause du symptôme. D’abord, il s’aperçoit que les souvenirs des scènes de séduction sont le plus souvent des fantasmes et non pas des expériences vécues dans la réalité, et cela le conduira à abandonner sa Neurotica deux années après l’analyse d’Emma. En conséquence, la cause du symptôme se déplace du souvenir de l’expérience vécue traumatique au fantasme œdipien. À la suite de Freud, Lacan situera le fantasme comme cause du symptôme, comme on peut le voir sur le graphe du désir [17].

Ensuite, nous avons vu que Freud attribue d’abord à la puberté la réactivation après-coup du trauma. Il défendait déjà cette thèse dans ses écrits précédents [18]. C’est l’irruption des propres sensations sexuelles du sujet qui rendaient compréhensibles les traces du trauma. Il faudra toutefois attendre le cas du petit Hans [19], puis celui de l’Homme aux loups [20] pour que l’après-coup soit reconnu comme la temporalité propre au symptôme, et ceci quel que soit l’âge du sujet. La névrose infantile atteste chaque fois du fonctionnement de l’après-coup à un âge très précoce [21]. Ensuite, dans les deux cas, la cause traumatique du symptôme est la castration logée dans le fantasme œdipien que Freud généralisera alors à tout symptôme.

Le conflit psychique

Notons enfin que ce trauma n’a pas seulement fait de la jeune femme l’objet de jouissance d’un Autre malveillant. Il a aussi révélé sa sexualité, restée jusque-là voilée. Elle produit dès lors une division du sujet, c’est-à-dire un conflit psychique dont Emma cherche à assumer la responsabilité. C’est ce que Freud mentionne lorsqu’il précise le sentiment de mauvaise conscience éprouvé après le retour d’Emma de chez l’épicier, comme si, note-t-il, elle avait voulu ainsi se faire l’auteur de l’attentat et non pas seulement en rester la victime. L’attentat sexuel n’y suffit donc pas. Il faut aussi tenir compte de l’intrusion de la sexualité propre au sujet. Le trauma se répercute donc sur les deux éléments du fantasme $ et a. Chez le névrosé, le fantasme se ramène à la pulsion. Ici, les objets regard et voix qui font intrusion avec le rictus puis le rire des hommes, sont incriminés. Ils participent de la sexualité du sujet, mais ils paraissent localisés au lieu de l’Autre. Quant à la relation au désir de l’Autre, elle fait intrusion avec l’irruption du désir éprouvé par Emma pour l’un des commis. Son rire moqueur lui fait alors éprouver qu’elle n’est pas agalmatique pour lui. La division du sujet traduit sa castration, soit ce qu’elle réalise ne pas être pour l’Autre.

Qu’il y ait donc attentat sexuel ou non, la jouissance est traumatique et produit un clivage du sujet, car il n’y a pas d’instinct sexuel qui prescrive la bonne façon de se comporter comme homme ou comme femme. Cette première faille du conflit psychique, Lacan dira dans Encore qu’elle ne cesse qu’avec la castration. Il importe donc de distinguer l’attentat sexuel de ce qui, de la sexualité, fait attentat pour chacun du fait du trauma. L’incidence du trauma était telle chez les hystériques que Freud proposait de nommer cette névrose « hystérie traumatique » [22]. Nous avons vu, chez Freud, le réel se déplacer du trauma au fantasme [23]. Pouvons-nous alors parler de fantasme traumatique ? C’est ce que nous allons voir à présent.

Le fantasme traumatique

C’est justement ce que propose Jacques-Alain Miller [24]. L’expression fantasme traumatique est un hapax dans le Séminaire XVI [25]. J.-A. Miller précise en ce sens que « ce n’est pas une catégorie, mais [qu’] elle pourrait le devenir si nous le reprenions à plusieurs. » [26] Revenons ici à ses arguments qui peuvent étayer que le fantasme est traumatique.

Le trauma rétrospectif

Cette notion vient de l’idée de Lacan selon laquelle le trauma n’est pas fixé une fois pour toutes. Il n’est pas seulement récupéré de l’histoire du développement du sujet, il est surtout un effet de la conduite de la cure. On peut d’ailleurs le vérifier avec le cas Emma évoqué tout à l’heure. Il apparait que la production du souvenir de l’évènement traumatique de l’âge de 8 ans doit beaucoup à la direction de la cure par son analyste, Freud. Par ailleurs, J.-A. Miller précise qu’il s’agit d’un trauma qui est reconstitué, reconfiguré, comme ce qui s’est élaboré comme fantasme tout au long de la cure. C’est pourquoi le trauma rétrospectif s’énonce au mieux comme fantasme traumatique.

Lacan indique qu’on ne peut atteindre le caractère premier du trauma que par rétroaction dans l’expérience analytique elle-même [27]. Le trauma n’est donc pas une primarité pure et simple, c’est plutôt ce que le cours de l’expérience analytique permet de situer comme déterminant. Lacan critique donc l’idée d’un trauma qui serait considéré comme premier. Il en propose une rectification et il en fait l’enjeu d’une analyse. Le trauma n’est pas seulement premier, il est surtout produit rétroactivement à partir de l’interprétation. C’est dire qu’il n’y a pas de chronologie élémentaire du trauma qui suivrait le décours du temps, ce qui est de l’ordre du trauma est posé rétroactivement. Et J.-A. Miller précise que l’objet a est le signe même de cette rétroversion. [28]

La double positivation

Pour rendre compte du fantasme traumatique, Lacan établit la corrélation de deux éléments qui sont deux positivations. Il s’agit d’abord de la positivation de la jouissance érotique et, corrélativement, de la positivation du sujet en tant que dépendant du désir de l’Autre. Nous reconnaissons ici le fantasme – avec ses deux éléments a et $ – qui répond à la question du désir de l’Autre, Che vuoi ?, marquée sur le graphe du désir. [29]

Souvenons-nous que pour Freud, le traumatisme par excellence est constitué par l’expérience visuelle de la privation phallique de la mère. Pour Lacan, la jouissance de cette expérience concerne la seule castration imaginaire. Il en fait une négativité et, comme telle, elle est notée moins phi. En revanche, l’exemple clinique qui rend compte de la positivation de la jouissance est celui du petit Hans qui fait l’expérience de ses premières érections comme énigmatiques. Dans ce séminaire, l’intrusion de cette jouissance est encore considérée comme autoérotique, mais elle oblige au remaniement du monde des significations, car elle produit un certain dépaysement. La jouissance phallique était en attente jusque-là, et lorsqu’elle est déclenchée, elle constitue précisément cette positivation de la jouissance.

Corrélativement, pour ce qui concerne le sujet comme dépendant du désir de l’Autre, ce qui fait office d’Autre, c’est d’abord le corps. L’Autre comme corps est le lieu d’inscription des signifiants et de tout ce qui peut l’orner, le mutiler, s’y inscrire comme cicatrice. Quand la jouissance fait irruption, elle ne trouve pas à se loger de façon ajustée, au corps propre lui-même. C’est pourquoi même si cette jouissance de l’organe a lieu dans le corps, on la considère comme hors-corps. Elle se situe en effet dans des zones de bord, des zones érogènes, c’est-à-dire pas vraiment le corps. [30] Pour Lacan, ce qui caractérise la scène traumatique, c’est que le corps y est aperçu comme séparé de la jouissance. « La fonction de l’Autre ici s’incarne. Elle est ce corps en tant que perçu comme séparé de la jouissance. » [31] Cette séparation du corps et de la jouissance fait que la jouissance est ainsi plutôt référée à l’Autre.

Pour ce qui concerne le sujet en tant que pris dans la dépendance du désir de l’Autre ($), c’est une négativité. Aussi parler de positivation du sujet en tant que barré fait difficulté. C’est pourquoi, il faut considérer que le rapport du sujet au désir de l’Autre est en attente dans la structure, et que c’est seulement lorsque la jouissance positivée est enclenchée, que le sujet tombe explicitement sous la dépendance du désir de l’Autre. Il s’agit là d’une articulation du désir et de la jouissance, et cette positivation s’articule encore à un troisième terme : le désir de savoir ce qu’il en est de l’énigme de la jouissance. C’est donc tout l’ordre du savoir qui est impliqué dans cette positivation de la jouissance. Cette double positivation concerne le sujet à la fois comme effet de la jouissance et comme dépendant de l’Autre, c’est-à-dire représenté par un signifiant pour un autre. C’est ce que nous retrouverons dans le séminaire suivant articulé sous les espèces du discours du maître. [32]

L’éclosion de la névrose

Ce qui est en jeu dans ce qu’on nomme le choix de la névrose ou trauma, c’est l’incidence de la jouissance première pour un sujet. Freud distingue l’hystérique et l’obsessionnel dans leur relation au trauma.  Support d’une aversion et objet d’une insatisfaction pour l’hystérique, il est pour l’obsessionnel le support d’un excès de jouissance, d’un trop de satisfaction. Pour Freud comme pour Lacan, le style de jouissance d’un sujet est toujours lié à un premier évènement de valeur traumatique parce qu’il fait intrusion. Il relève donc de sa sensibilité à ce qui lui vient de l’Autre.

Quand on parle de l’objet du trauma, on parle essentiellement de fixation. Mais pour Lacan, il s’agit là d’un voile parce que la synchronie de la structure prime sur la diachronie. Dire que la diachronie est le voile de la synchronie permet à Lacan de préciser ce qui fait l’éclosion de la névrose : un nœud entre la structure et le drame. Il y a d’un côté la structure, où tout est déjà là, et de l’autre, le drame avec ses différentes étapes dans la diachronie. La double positivation de la jouissance et du sujet comme dépendant du désir de l’Autre est le nœud qui permet d’articuler la structure et le drame. Lorsque cette double positivation a lieu, l’éclosion de la névrose a lieu elle aussi. Quand la structure fait drame dans la psychose, on parle alors plutôt de déclenchement. Ce qui est alors positivé, c’est le père réel qui fait intrusion, là où il ne peut pas s’inscrire, c’est-à-dire dans le symbolique, et c’est précisément ce qui oblige au remaniement des significations du délire.

Il n’y a pas / il y a

On trouve l’aphorisme de Lacan « il n’y a pas de rapport sexuel », dès le Séminaire XVI où Lacan formalise l’opposition entre la jouissance et le vivant. L’objet a a la propriété d’être asexué [33], tandis que le vivant qui habite le langage « a, lui, fonction et position sexuelles. »[34] Autrement dit, au niveau de la jouissance comme telle, il n’y a pas de caractère marqué par la différence sexuelle. Il y a donc, d’un côté, la jouissance qui est asexuée, et de l’autre, le vivant qui a une fonction et une position sexuelles. C’est de ce contraste entre les deux que Lacan conclut : il est bien forcé en conséquence qu’il n’y ait pas de rapport sexuel, au sens d’une relation logiquement définissable entre le signe du mâle et celui de la femelle. [35] La castration s’inscrit dans ce raté de l’acte sexuel, et a vient se substituer à la béance du rapport sexuel. L’absence de rapport sexuel affole l’être parlant et fait pour lui scandale, mais cette absence se conjoint à la présence du signifiant un, réel, qui produit la jouissance une et fait évènement traumatique.

On se souvient que Lacan déconstruit le fantasme œdipien dès le Séminaire XVII pour aboutir aux formules de la sexuation du Séminaire XX. Derrière le voile du fantasme, il y a la rencontre du réel, et cette rencontre a toujours valeur de traumatisme. Dans cette dernière partie de son enseignement, Lacan déplace le trauma de l’objet a à l’évènement de corps. Il n’y a pas de rapport sexuel, mais il y a l’évènement de corps. En effet, au-delà du fantasme, c’est d’abord l’objet a qui concentre ce que la jouissance peut avoir de traumatique pour un sujet. Mais une fois l’objet a réduit à son être de semblant dans Encore [36], Lacan attribue le véritable noyau traumatique au rapport de l’être parlant à la langue. J.-A. Miller montre en effet [37] que le tout dernier enseignement de Lacan promeut l’évènement de corps comme jouissance traumatique contingente qui n’est plus liée au désir ni à la dialectique, mais objet d’une fixation qui itère. L’évènement de corps résulte donc de la marque de la lalangue sur le corps et en un sens, il fait attentat puisque cette jouissance du sinthome est indicible et hors-sens. Nous avons vu avec Freud le réel se déplacer du trauma au fantasme, puis, avec Lacan du fantasme à l’objet a et enfin à l’évènement de corps. Lorsqu’il y a une réalité de l’attentat sexuel, et que l’Autre impose sa jouissance au corps d’un être parlant, l’Autre et son désir deviennent réels. La difficulté tient alors au fait de pouvoir rendre l’Autre à son inconsistance dans le cours d’une analyse. C’est d’autant plus délicat que l’époque accentue la consistance des petits autres par l’effet conjugué des réseaux sociaux et du fléchissement de la fonction paternelle, entre autres. C’est donc un enjeu crucial de l’analyse.

[1] Chaque exemple est disponible sur internet.
[2] « Donald Trump accusé d’attouchements sexuels », La croix avec l’AFP, le 13 octobre 2016, disponible sur internet.

[3] Cf. « Israël : des ultra-orthodoxes juifs arrêtés pour abus sexuels », Le Figaro avec l’AFP, le 27 mars 2017, disponible sur internet.

[4] Héritier F., « Il faut anéantir l’idée d’un désir masculin irrépressible », Le Monde, le 5 novembre 2017, disponible sur internet.

[5] Lesbienne, Gay, Bi, Trans, Queer, Intersexe, Asexuel, et + pour les autres variantes sexuelles.

[6] Cf. « Dupond-Moretti surpris par les chiffres sur les violences faites aux femmes », L’express, le 21 juillet 2020, disponible sur internet.

[7] Cf. Lacan J., Le séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 32-33.

[8] Miller J.-A., « L’Orientation lacanienne, Clinique lacanienne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 14 avril 1982, inédit.

[9] Cf. Lacan J., Le séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991.

[10] Cf. Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 518.

[11] Cf. Miller J.-A., « Conférence à Comandatuba », IV Congrès de l’AMP, Brésil, 2004, disponible en ligne.

[12] Cf. La logique d’Aristote, l’Organon et les Premiers analytiques, repris par Lacan à son Séminaire pour formaliser entre autres, les quanteurs de la sexuation dans Encore.

[13] Cf. Freud S., Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1904, « Projet d’une psychologie », lettre du 25 septembre 1895,  Paris, PUF, 2006, p. 657-60.

[14] Cf. Ibid., p. 660.

[15] Freud reprend cette thèse dans « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défense », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.

[16] Cf. Freud S., Breuer J., Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1956, p. 52. Cf. le cas le cas Emmy Von N.

[17] Cf. Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 815-817. Le symptôme s(A) est commandé par le fantasme ($◊a) sur l’axe gauche du graphe qui est l’axe des réponses.

[18] Cf. Freud S., Études sur l’hystérie, op.cit. et Freud S., « Les psychonévroses de défense », Névrose, Psychose et perversion, op. cit.
[19] Freud S., « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans, le petit Hans », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 179.
[20] Freud S. « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile, L’homme aux loups par ses psychanalystes et par lui-même », Paris, Gallimard, 1981, p. 203 et la note 1, ainsi que le chapitre VIII. Effets d’après-coup venant du temps originaire-résolution, p. 240.

[21] Freud S. « L’organisation génitale infantile », La vie sexuelle, Paris, PUF, (1969) p. 113.

[22] Freud S., Breuer J., Études sur l’hystérie, op. cit., p. 3.

[23] Lacan J., Le séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, coll. Champ Freudien, 1973, Paris, p. 58-59.

[24] Lorsqu’il commente la publication du Séminaire XVI, D’Autre à l’autre. Cf. Miller J.-A., La Cause freudienne, n°67, 2007/3. On y lira les leçons des 17, 24, 31 mai et 7 juin 2006 de L’orientation lacanienne III, 8 (2005-06), « Illumination profanes ». On se reportera aux numéros 64 à 66 de La Cause freudienne pour les parties I à XII de cette « Lecture du Séminaire D’un Autre à l’autre ».

[25] Lacan J., Le séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 274.

[26] Miller J.-A., « Une lecture du Séminaire D’Un Autre à l’autre », La Cause freudienne, n°67, 2007/3, p. 97-131.

[27] Dès le début du chapitre XX du Séminaire XVI commenté dans ces pages.

[28] Miller J.-A., « Une lecture du Séminaire D’un Autre à l’autre », La Cause freudienne, n°66, 2007/2, p. 67.

[29] Lacan J., « Subversion du sujet… », op. cit., p. 815.

[30] Miller J.-A., « Une lecture du Séminaire… », La Cause freudienne, n°66, op. cit., p. 83.

[31] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, op. cit., p. 274.

[32] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, op. cit.

[33] Lacan J., Le séminaire, livre XVI, op. cit., p. 346.

[34] Ibid.

[35] Cf. Ibid., p. 346-347.

[36] Cf. Lacan J., Le séminaire, livre XX, Encore, Texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 83.

[37] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, L’un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 9 février 2011, inédit.