Responsabilité / Culpabilité

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Comment, à partir du thème proposé, aborder cet axe ?

La dimension juridico-pénale de la responsabilité est évidente, en témoigne l’article de l’ancien code pénal où « l’attentat à la pudeur » y est considéré comme un crime ou un délit et condamne toute violence sexuelle exercée sur une personne contre son gré. Seule la pénétration sexuelle forcée était jusque-là qualifiée de viol, ce qui exigeait un examen médical à la recherche de preuves tangibles. Aujourd’hui, l’atteinte ou l’agression sexuelle ont remplacé l’attentat à la pudeur. Avec la loi Schiappa [1] la qualification de viol est élargie et n’implique plus uniquement le corps, aussi l’imputation tourne-t-elle autour d’un pivot essentiel le consentement. La dénonciation à partir des affirmations de la victime doit être retenue et prise en considération. L’expertise se déplace des signes trouvés sur le corps aux signifiants qui dénoncent la contrainte. En mettant la parole au premier plan, un champ plus vaste s’ouvre, les gestes, actes, mots, regards déplacés et réitérés, dénoncés comme harcèlement, constituent une forme d’intrusion.

Sous la pression de mouvements féministes tel #MeToo, un afflux de requalifications a fait son entrée dans la jurisprudence. Étonnamment, alors que l’on pouvait s’attendre à une subtile et complexe revalorisation du sujet, ou mieux encore, du parlêtre, dans un désir de savoir, afin d’établir la peine qui définit la culpabilité juridique, une simplification inédite est apparue à travers la dichotomie victime / violeur, agresseur ; une place étant réservée à ces derniers en partie à travers la catégorie toute prête des pervers narcissiques, des manipulateurs nés.

Les mouvements féministes à l’origine de ce bouleversement ont assumé avec force et héroïsme une responsabilité, celle de subvertir les institutions vis-à-vis desquelles les femmes n’ont qu’une confiance limitée. Elles ont voulu rendre visibles les « attentats sexuels » jusque-là subis en secret. La nécessité et le but sont d’opérer un changement des mentalités en visant au cœur l’Autre social, celui de la civilisation machiste soumise à la loi phallique qu’elles dénoncent.
Chacune, une par une, qui entre dans la lumière des réseaux sociaux ou médiatiques en dénonçant « son porc », en appelle d’autres. Un appel au témoignage de la singularité semble se dessiner du côté de S(A) barré. « Libérer la parole » se présente dans le champ social comme une manière de pro-voquer un au-delà du pousse à la jouissance généralisé et sa régulation standardisée propre au discours capitaliste. Mais cet appel à faire masse autrement que sur le modèle freudien [2] reste cependant pris dans un phénomène de mêmeté. L’identification par le traumatisme échappe-t-elle à la massification ? Ne ramène-t-elle pas, à y regarder de près, à la définition que Tarde donne de la pleine responsabilité comme « la similitude sociale et l’identité personnelle » [3], en supposant une identité de soi à soi, qualifiée par des signifiants-maîtres victime / violeur qui constituent deux catégories de la similitude, autrement dit un envers de ce que l’Un phallique borne.

Dans « Télévision » Lacan, à propos de la famille Fenouillard [4], fait savoir que passées les bornes il y a encore la limite. Toute la clinique des névroses comme des psychoses le démontre. À ce sujet le titre « Attentat sexuel » est bien trouvé. Il y a effraction événement, trauma dans la rencontre avec le sexuel et le manque de signifiant par quoi il fait trou dans l’Autre. La singularité, avec son équivoque, y apparaît dans l’émergence de jouissance. C’est pourquoi « l’attentat » [5], signifiant employé par Lacan dans sa thèse à propos du passage à l’acte d’Aimée, était déjà significatif. Ne visait-il pas à maintenir ouverte la possibilité qu’il y ait un savoir, moins sur le sujet que sur le parlêtre qui l’a commis, en interrogeant sa jouissance et non en rabattant son geste sur l’acte évident d’une folle. Il ouvre par-là l’accès à la responsabilité, à un savoir d’après-coup, même chez une délirante.

La responsabilité se différencie de la culpabilité juridique, mais aussi des effets ou sentiments de culpabilité qui appartiennent à la subjectivité, à celui qui suppose pour le sujet « un Autre qui juge » [6], où la culpabilité est engendrée par la jouissance du symptôme, ce qui signifie « avoir cédé sur son désir » [7]. Elle pose la question de la limite subjectivée, subjectivable.

Car, si la psychanalyse a un impératif éthique, c’est « déchiffre ton inconscient […], car ce que tu n’as pas voulu, ce que tu ne sais pas, sera retenu contre toi » [8], c’est l’offre d’un tu peux savoir qui se caractérise d’être atemporelle et valable pour tous. Elle est, en tant qu’offre et non commandement, ouverte à celui qui voudrait s’en saisir. C’est ce qui fait dire à Lacan « De notre position de sujet, nous sommes toujours responsables » [9] qu’il renforce de ce propos : « Qu’on appelle cela où l’on veut, du terrorisme » [10], où l’on veut autrement dit, il ne craint pas les critiques de quelque milieu qu’elles viennent. Ce dont il s’agit en effet c’est d’une possibilité qui est au-delà des micro-sociétés qui tentent elles aussi de répondre aux impasses de la civilisation. Car l’analyse, prenant en compte la butée du réel, née dans la faille de S(A) barré qui a le plus grand rapport avec la jouissance féminine, se règle de structure sur l’au-delà du phallus, voie propice aux dépassements des impasses de la civilisation.

C’est pourquoi Lacan corrigera cet aphorisme décisif fondé dans le signifiant, dans le sens et la pensée. En tenant compte du « non-rapport sexuel » qui rend le sexuel opaque à la connaissance et fait la vérité nécessairement menteuse, il le complètera d’un « [Il n’y a de responsabilité] en ce sens où responsabilité veut dire non-réponse ou réponse à côté, il n’y a de responsabilité que sexuelle, ce dont tout le monde, en fin de compte, a le sentiment » [11]. Il n’y a pas d’Autre de l’Autre pour donner le fin mot de l’histoire, pour mettre en adéquation la peine et la culpabilité, la réponse qui satisfasse.

Se pose dès lors la question de la parole et de son lien à la responsabilité en rapport à la jouissance propre à chacun. C’est le sujet paralysé, pétrifié, honteux, ou indifférent, celui qui a éprouvé une jouissance qu’il n’a pas voulue ; cet autre, que la parole, la crainte ou la honte n’ont pas retenu ; enfin cet Autre social qui a n’a pas offert, à la parole, une adresse.

L’auteure du Consentement [12] le sait, qui, au-delà des manquements du père et de la mère à sa demande sans parole, a écrit au centre de son livre une phrase autour de laquelle il gravite « La situation aurait été bien différente si, au même âge, j’étais tombée follement amoureuse d’un homme de cinquante ans qui, en dépit de toute morale, avait succombé à ma jeunesse, après avoir eu des relations avec nombre de femmes de son âge […] si j’avais eu la certitude d’être la première et la dernière ». Elle aurait pu consentir, à la condition de l’Amour.

Qu’est ce qui s’est ouvert comme Autre réponse chez cette patiente dont le père a été accusé de viol et a fait de la prison, après qu’elle l’a accusé, quand elle retrace avec un analyste le récit de « l’attentat ». Elle a cinq ans. Pour la première fois sa mère a dû s’absenter. « Mon père m’a donné un bain ! Il m’a donné un bain » Soit ! Et puis ? Et puis le vide. Tout est là, c’est une parole absolue, la certitude d’une évidence, une intrusion radicale, la suite confirmera la psychose et la signification privée de l’attentat qui s’y rattache.

 

[1] Loi Schiappa du 3 Août 2018.
[2] Cf. Freud S., Psychologie des masses et analyse du moi, Paris, Quadrige, PUF, 2019.
[3] Cité par Lacan, « Fonction de la psychanalyse en criminologie », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 139.
[4] Lacan J., « Télévision », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 540.
[5] Lacan J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Paris, Seuil, 1975, p. 153.
[6] Miller J.-A., « Note sur la Honte », La Cause freudienne, n°54, p. 8.
[7] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 368.
[8] Miller J.-A., Lettres à l’opinion éclairée, Paris, Seuil, 2002, p. 160.
[9] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 858.
[10] Ibid.
[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 64.
[12] Springora V., Le consentement, Paris, Grasset, 2020, p. 129.