Consentir, mais à quoi ?

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« Désormais on se lève et on se barre ! » [1] C’est un cri de ralliement, une profération, un refus de la domination chevillé au corps mais qui se déploie en mots soigneusement choisis et finement ciselés. Ceux de Virginie Despentes, dans la tribune parue le lendemain de la dernière cérémonie des Césars, portaient l’écho de ceux d’Adèle Haenel (« C’est une honte ! »), lancés en quittant la salle, par opposition farouche à un palmarès qui niait sa prise de parole récente comme il niait selon elle la parole de toutes celles qui du haschtag Me too au plateau de Médiapart rompaient un « silence devenu insupportable » [2].

V. Despentes, A. Haenel, mais également l’écrivaine Vanessa Springora [3], comme chacune de celles qui témoignent aujourd’hui de ces gestes déplacés ou de ces violences sexuelles jamais révélées, de ces incitations insistantes à ces actes humiliants qu’elles n’ont d’abord pas pu ou pas osé nommer, de ces lits où elles se sont retrouvées malgré elles sans avoir jamais dit « non » : si chacune de ces femmes dévoile au grand jour les abus subis comme signe du refus de continuer à consentir à de tels actes – refus qui les concerne intimement tout autant qu’elles souhaitent qu’il en implique d’autres, cela pourrait apparaître comme une revendication, au nom précisément d’une telle pratique du consentement entre deux partenaires entièrement éclairés. Pour autant, ne mesure-t-on pas immédiatement le risque qu’il y aurait à englober et écraser sous le même terme chacune de ces trajectoires singulières ?

Car consentir, est-ce dire « oui » ou est-ce dire « non » ? Le signe de la plus grande liberté démocratique ou les guises d’une soumission née de la peur ou de l’habitude, avatar contemporain d’un discours de la servitude volontaire [4] ? D’emblée se dévoile la complexité de ce mot devenu signifiant-maître d’une époque, et dans lequel s’entremêlent pratiques sexuelles, notions de droit, de contractualisation et judiciarisation de la vie amoureuse, de morale comme d’égalitarisme et de transparence à soi comme à l’autre.

Il y a pourtant tout lieu, comme le rappelle la philosophe de la pensée féministe Geneviève Fraisse [5], de se méfier de l’ambivalence du terme, de ses raccourcis possibles comme des zones d’ombres [6] qu’il recouvre un peu trop rapidement. Consentement « tacite », « éclairé », « implicite » : c’est bien parce qu’il est à ce point polysémique (« soit je décide, je choisis, j’adhère, soit je n’en peux mais, je n’ai pas pu faire autrement que de consentir » [7]) que certains États américains, devant la multiplication des agressions sexuelles sur les campus californiens notamment, ont imposé aux universités d’adhérer au critère de consentement dit « affirmatif », affirmativ consent, donnant lieu immédiatement à la naissance de plusieurs applications pour mobiles gravant dans le cloud et pour l’éternité ce « Yes to sex » si convoité. Mais selon G. Fraisse, qui s’appuie notamment sur les dernières conventions judiciaires internationales, « parce qu’il y a du corps, parce qu’il y a de l’histoire et que la frontière est problématique, aucune politique du consentement ne peut s’énoncer comme telle » [8].

Comment croire en effet qu’en matière de libido particulièrement, le moi serait le maître de sa demeure, quand le nouage complexe du désir chiffré autant que dévoilé dans les rets de la grammaire fantasmatique éloigne toujours plus les êtres parlants de la complétude sexuelle et de la réciprocité du cum sentire, étymologiquement, « être du même sentiment », cette tension vers le Un qui naîtrait du deux, « D’eux qui ? Deux-sexes » [9] comme ironise Lacan.

C’est en quoi il s’agit de se tenir comme psychanalystes à la hauteur du réel que ce signifiant visant à faire exister le rapport sexuel vient recouvrir, pour le décrypter, et lui donner tout l’empan que la clinique des hommes et des femmes que nous recevons aujourd’hui révèle, depuis que la découverte freudienne a mis au jour à quel point la rencontre avec le sexuel était toujours d’abord effractive, la jouissance ne manquant jamais de déborder ce que le signifiant se charge ensuite d’en élaborer tout en voilant « cet excédent de sexualité » [10].

S’il ne s’agit ainsi absolument pas de méconnaître la désespérante constance des pratiques sexuelles abusives, il n’en reste pas moins fondamental de pouvoir aussi lire, et écouter, la façon dont ces parlêtres éclairent ce qui gît sous la question d’un acte sexuel parfois non consenti. L’« incident sexuel » [11] y résonne toujours avec l’énigme d’un désir pas encore tout à fait formulé, ou l’obscure répétition d’une position à l’égard de l’autre du sexe. Faudrait-il alors distinguer dans la sexualité féminine, souvent intriquée à la difficile question de ce que c’est que de se faire l’objet du désir de l’autre, une spécificité à l’égard du consentement qui tiendrait à la position érotomane des femmes [12], comme l’a suggéré Lacan ? Cet impossible consentement ne fait-il pas également écho avec la façon dont le corps d’une femme peut réaliser l’impossible du sexuel, comme chez cette patiente freudienne qui donne à voir la complexité des identifications sexuées féminines et masculines en arrachant d’une main ses vêtements tout en se défendant de l’autre [13], bien loin de l’idiotie des clichés selon lesquels lorsqu’une femme dit non ce serait l’inverse qu’elle voudrait. Et que dire de la façon dont chez un homme, le désir est souvent obturé par l’objet qu’il prélève chez son partenaire, toujours un peu fétichisé ?

Voilà pourquoi il y a tout lieu, comme l’indique Jacques-Alain Miller, de « reconnaître même dans l’instance de la pulsion l’instance du consentement, […] dans le rapport même à la jouissance, le consentement a sa place » : plus que la liberté d’un Moi aux commandes de sa volonté et de son plaisir aura chance de surgir le rapport d’un sujet à la Chose, sa Chose, l’objet qui cause son désir et envers lequel il est possible de questionner sa part d’adhésion : « en termes de foi, de croyance, d’aversion, d’attirance ou de compulsion » [14] ?

S’il s’agissait donc, en matière d’amour comme de sexualité, moins de consentir à un.e autre qu’à l’autre en soi ? Plus qu’un « oui » ou qu’un « non » à la jouissance, dire que « oui » ou dire que non [15] : du moins est-ce ce qu’une analyse peut offrir de formuler, pas sans l’autre mais bien plus qu’à l’autre, à soi.

[1] Despentes V., « Désormais on se lève et on se barre », Libération, 01 mars 2020, Disponible sur internet.
[2] Haenel A., interviewée par Marine Turchi. Turchi M., « Une enquête singulière », posté le 03 novembre 2019 sur le blog Médiapart, Le blog de Marine Turchi.
[3] Cf. Leguil C., « Ambiguïté du consentement, puissance de l’écrit », Lacan Quotidien, n°863, 28 janvier 2020, publication en ligne.
[4] Cf. La Boétie É. (de), Discours de la servitude volontaire, 1576, Paris, réédité par Librio, 2018.
[5] Cf. Fraisse G., Du consentement, Paris, Seuil, 2007.
[6] Ou « zone grise » : Sureau V., « Le consentement, guerre des sexes ou nouveau nom du malentendu », Femmes en Psychanalyse, 17 juin 2019, publication en ligne.
[7] Fraisse G., « Le consentement c’est ça », vidéo de Brut. Original, postée sur Youtube le 19 octobre 2017 (https://www.youtube.com/watch?v=QsL3ZmyrrqQ).
[8] Ibid.
[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 12.
[10] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Cause et consentement », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 16 décembre 1987, inédit.
[11] Selon l’expression de J.-A. Miller, dans « L’orientation lacanienne. Cause et consentement », ibid.
[12] Cf. Bonnaud H., « L’emprise, en-deçà du consentement », Lacan Quotidien, n°867, 7 février 2020, publication en ligne.
[13] Cf. Freud S., « Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 155.
[14] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Cause et consentement », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 18 novembre 1987, inédit.
[15] Cf. Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 449-495.