Un rire qui dénude

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Trauma sexuel

En 1896, Freud  réaffirmait son point de départ, l’étiologie de l’hystérie est liée à « l’action traumatique d’expériences vécues […] en rapport avec la vie sexuelle » [1] infantile. Précédemment [2], il avait déjà abordé la névrose hystérique comme une défense contre une représentation sexuelle inacceptable et insupportable au moi. Dans l’hystérie, disait-il, « la représentation inconciliable est rendue inoffensive par le fait que sa somme d’excitation est reportée dans le corporel, processus pour lequel je proposerais le nom de conversion. » [3], le symptôme servant à canaliser les affects douloureux. Ainsi, dans un moment traumatique se formerait un noyau susceptible de s’accroître à l’occasion de nouvelles infractions et pouvant à nouveau donner lieu à des conversions permettant la décharge de l’excès d’excitation. Freud a appréhendé la question du traumatisme par le biais de la causalité sexuelle en même temps qu’il définissait le symptôme hystérique comme un des modes de défense contre l’intensité d’une excitation intolérable. Dans ce prolongement il va également découvrir une temporalité propre à la formation du traumatisme, qui n’est pas linéaire ni  mécaniciste de cause à effet, mais qui a la structure de l’après-coup. Il s’agit d’une temporalité en deux temps qui suppose un premier événement contingent constitué comme traumatique par un second. Le cas Emma [4] en deviendra le paradigme.

Dès lors, le trauma est toujours une effraction de jouissance dont l’effet traumatique est à distinguer de l’attentat qui le produit, un temps pour comprendre s’avère toujours nécessaire à la resubjectivation de l’expérience.

Du noyau traumatique à la marque

Fort de sa découverte, Freud alla jusqu’à « traquer » le noyau traumatique constitutif de la névrose dont l’analysant se rapprocherait à force d’associations signifiantes. Lacan, à plusieurs reprises, a souligné cet acharnement et a finalement opposé à l’existence supposée d’un noyau traumatique, l’effet traumatique de lalangue comme telle sur le corps du parlêtre. La lalangue qualifiée de « bouillon de langage » ou « bouillon de culture » [5] ayant non pas des effets de sens, mais des effets de jouissance. Dans son séminaire 24  il ira même jusqu’à la qualifier d’ « obscénité » [6] en tant qu’« apprentissage […] subi d’une langue » [7]. A ce titre, elle s’intrique nécessairement dans les soins corporels de l’enfant, le mot qui blesse s’immisçant in-manquablement dans la partie.

Quant  à  l’évènement ou à l’accident contingent, il ouvrirait particulièrement à « l’incidence de lalangue sur le corps » [8], à l’impact, à la percussion, au choc des mots sur le corps transformant l’évènement traumatique en « événement de corps » [9].

Un rire obscène

Qu’est-ce qui a fait trauma pour Emma ? Emma est en analyse avec Freud. Jeune femme très élégante, elle ne peut entrer seule dans une boutique de peur qu’un vendeur ne se moque de ses vêtements. Elle en impute la cause à une scène qui s’était produite alors qu’elle avait treize ans. Elle était entrée dans un magasin et avait été surprise par le rire narquois de deux commis qui s’étaient moqués de son habillement. Dans ce récit, rien ne semble justifier son symptôme phobique. Mais l’analyse va révéler une autre causalité, antérieure cette fois à l’événement conscient du rire moqueur. À l’âge de huit ans, elle était entrée à deux reprises dans la boutique d’un épicier pour y acheter des friandises et le marchand avait porté la main à travers l’étoffe de sa robe sur ses organes génitaux. À l’occasion de son travail associatif, Emma va lier le rire des deux vendeurs au « sourire grimaçant » [10] dont le marchand avait accompagné son geste. Le rire constitue pour Freud le point commun qui relie ces deux scènes et qui, grâce au travail associatif, va permettre une levée du voile sur le souvenir refoulé de l’ « attentat » [11] sexuel, tandis qu’il souligne que c’est dans un second temps, soit après la compréhension nouvelle des faits que permet la puberté, que le traumatisme s’active. Freud mentionne une intensité excessive [12] de l’émoi sexuel qui confronte Emma avec l’angoisse dont le symptôme phobique finira par la préserver. Mais ce n’est pas tout !

En prenant appui sur la théorie du mot d’esprit [13] , on pourrait avancer que le rire des deux commis constituera in finele rire grimaçant du premier marchand comme attentat à la pudeur. En effet, au-delà de sa fonction de signifiant clé, le rire fait signe de la présence en jeu d’une jouissance obscène qui se révèlera comme telle dans le mouvement rétroactif de l’après coup. Le rire narquois échangé entre deux conférant finalement au rire grimaçant toute la puissance de l’attentat sexuel.

C’est que le rire n’est plus ici celui d’un seul homme mais de deux qui rient d’une femme, l’un prenant l’autre à parti [14] tout en instituant Emma comme le dindon de la farce grivoise. Ceci ne va sans rappeler la structure à trois que Freud repère comme essentielle à la propriété du mot d’esprit. Le rire du tiers, signe du plaisir éprouvé, signale que le mot a fait mouche. Et Freud rappelle [15] que si le mot d’esprit est la plupart du temps innocent, il peut à l’occasion servir des tendances agressives, hostiles ou obscènes, l’obscénité consistant à dénuder une femme. Il ajoute : « Celui qui rit de la grivoiserie qu’il entend, rit de la même manière que celui qui est spectateur d’une agression à caractère sexuel ». [16] Le rôle du tiers, auditeur inactif, confère ainsi au mot obscène sa frappe percutante, car c’est en lui souligne Freud que s’accomplit l’intention d’agression sexuelle. La mise à nu que produit comme tel le mot obscène ramenant l’acte sexuel à la dimension objectale, prend, face au témoin passif, valeur d’agression. Nous pourrions avancer que le rire grivois, élément conjoignant les deux scènes indexe une jouissance obscène dont l’effet sera traumatique pour Emma.

Le rire peut bien être dénommé par Emma, narquois, grimaçant, l’effraction de jouissance demeurera innommable comme telle. Seul le symptôme (phobique) signalera son intensité excessive, tandis que l’analyse signifiante lui permettra d’en cerner le trou, le serrer sans pour autant le résorber.

[1] Freud S., « Nouvelles remarques sur les psychonévroses de défenses », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 62.
[2] Cf. Freud S.,  « Les psychonévroses de défense », Névrose, psychose et perversion, Paris, Puf, pp. 1-14.[3] Ibid.  p. 4.
[4] Freud S., « L’esquisse d’une psychologie scientifique. Deuxième partie : Psychopathologie de l’hystérie », La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1950, pp. 359-369. 
[5] Lacan J., Le séminaire, livre XXIV : «  L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », leçon du 19 avril 1977, inédit.
[6]  Ibid.
[7] Ibid.
[8] Miller J-A., «  L’orientation lacanienne. L’Etre et l’Un », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 2011, inédit.
[9] Ibid.
[10] Freud S., « Esquisse d’une psychologie scientifique », op. cit., p 365.
[11] Ibid.
[12] Cf. Freud S., « Les tendances du mot d’esprit », Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Gallimard, Paris, 1988.

[13] Cf. Freud S., « Les tendances du mot d’esprit », Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Gallimard, Paris, 1988.
[14] Emma constate surtout le rire de l’un d’eux, l’autre demeurant plus effacé.
[15][xv] Freud S., « Les tendances du mot d’esprit », Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Gallimard, Paris, 1988, p. 193.
[16] Ibid, p, 189.