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« Un, deux, trois, on fait Courbet » [1]

Par Bernard Porcheret

Dès l’âge de quatre ans, au nom de l’amour maternel, et sur un mode ludique, Irina convoque sa fille comme modèle, exigeant à chaque séance qu’elle se dénude toujours plus. Ceci jusqu’à douze ans où Eva est placée en foyer par le juge. Eva pose pour les magazines qui esthétisent la pédopornographie. Elle devient à onze ans l’égérie des nuits parisiennes du Palace. Enfant maquillée, ivre et droguée, chaussée de talons hauts, elle hurle et fascine, « Cette solitude superbe de fugueuse livrée à toutes les intempéries et toutes les intempérances » [2]. Elle sort du foyer à seize ans pour vivre avec son amoureux auquel elle est confiée par la DDASS. Période chaotique dont elle s’extrait en prenant des cours de théâtre. Elle devient actrice, puis réalisatrice et écrivain.

Enfant, Eva vit chez son arrière-grand-mère, dans un étroit logement séparé par une cour de l’appartement familial. Irina, d’abord danseuse nue dans les cabarets, puis responsable d’un restaurant chic sous la protection d’un riche étranger, s’adonne à la peinture, puis devient photographe autodidacte, parce qu’un nouveau protecteur lui offre un Nikon F. Irina est née de l’inceste entre sa sœur et son père. Rejetée par sa mère-sœur, elle est élevée par sa grand-mère, qui, « tapie dans l’ombre » [3] élève ensuite Eva.

Comment Eva a-t-elle pu se déprendre de l’emprise maternelle ? Mais aussi, combien de temps lui a-t-il fallu pour donner son statut à la perversité de sa mère et de son milieu ? Certes le sexuel est comme tel pour chacun, de structure, un abus ; mais, en s’articulant au désir de l’Autre, il s’habille d’une fiction stable. Quand la parole d’amour d’Irina se révèle foncièrement mensongère et destructrice, le registre symbolique étant très précaire, Eva, s’appuie sur un imaginaire foisonnant, a recours au passage à l’acte, à l’alcool et à l’héroïne.
Devenue adulte, son travail d’actrice et son désir d’écriture cinématographique et littéraire vont lui permettre d’ordonner son désordre. C’est ce qui oriente ma lecture du triptyque qu’Eva Ionesco va composer.

My little princess, est un film beau et mesuré, centré sur la relation à sa mère. Le studio clandestin où Irina la photographie est un Sanctuaire kitch fait de soieries, de jeux de miroirs et d’objets insolites. Un jeu de double s’y déploie, où la gourmandise féroce du regard jouisseur de la mère convoque, gémissements à l’appui, la « vulve vénéneuse » de sa fille offerte sur l’écrin d’un autel érotique et profane. « C’est abyssal, [commente Eva] […] Cet acte artistique vient du fait que ma mère a été niée, abandonnée par sa famille. Dans la chambre où sa propre mère l’a abandonnée, face au cimetière, elle a fait un studio et une chambre ardente, avec des crânes, des croix […] Elle cherchait la mort, elle a trouvé Georges Bataille, qui l’a subjuguée. Ma mère ne s’est jamais renouvelée, ce qui dit bien le côté morbide et vénéneux de l’entreprise » [4]. Sa mère ne la considérait que dans un espace photographique, autrement c’était hostile.

Après avoir rencontré l’écrivain Simon Libérati, qui, en 2015, publie Eva, où il fait l’éloge d’Eva, devenue sa femme, Eva publie Innocence, en 2017. C’est un roman, car au-delà du témoignage, elle compose un personnage paternel aimé puis haï par la mère. Il répond à « l’absence obsédante » qu’elle entretient, lâchant des morceaux de savoir après les crises de sa fille ; Eva apprend la mort de son père à dix ans, alors qu’il est mort deux ans plus tôt. « Ces mots qu’elle avait sur le bout de la langue, qu’elle ne disait pas… me faisaient l’effet d’un tampon d’éther qu’on vous fourra sous le nez avant une opération chirurgicale et à nouveau j’eus le sentiment qu’elle allait abuser de moi… au fond de moi je n’avais pas d’autre solution que de lutter à l’aveugle » [5]. « J’ai retrouvé mon père par ce livre… Il y avait sûrement quelque chose de supérieur que le regard. Une force au-delà. Une force au-delà au-delà ! » [6]
« Tu sais, lui dit Irina, ma mère a couché avec son père elle avait quatorze ans, elle est tombée enceinte et quand je suis née, ils n’ont jamais voulu me voir, elle m’a abandonné chez la concierge jusqu’à mes cinq ans parce qu’ils avaient peur du scandale. Estime-toi heureuse, parce que moi je veux te voir, je ne veux que ça, te montrer à tout le monde et je n’ai honte de rien, ni de la nudité, ni du désir, ni du scandale si magnifique ! » [7]. Eva ne veut plus poser, sa mère lui répond : « Tu n’es qu’une enfant délirante, destructrice… on va t’emmener à Marmottan ou à Sainte Anne et des spécialistes vont s’occuper de toi ! » [8]
Irina fait alors venir une fille de la Coupole, Eva regarde sa mère à son insu : « Je voulais comprendre ce qu’un spectateur pouvait voir. La belle italienne était nue, les jambes écartées et tenait Fifi, notre tête de mort, entre ses mains… La blancheur diaprée de sa peau rehaussée par les lampes 500 watts se détachant du noir de velours et de tissus donnait l’illusion qu’elle était une morte surgissant du néant… Quel spectacle ! Son sexe faisait très courbet. Je comprenais mieux quand Irène disait « un deux trois on fait courbet » [9].

En 2019 Eva tourne un second film Une jeunesse dorée. Elle y met en scène le contexte sulfureux qui, bénéficiant d’un flou législatif, autorisait les outrances destructrices des années soixante-dix. De nombreux artistes en témoignent [10]. Elle y montre la perversité d’un couple de nantis toxicomanes dans le vide duquel deux jeunes gens vont se précipiter. Le film permet à Eva de se déprendre de toute cette fantasmagorie ruineuse, d’assumer la part qui lui revient : « Je me suis volé cette enfance à moi-même, je l’ai aussi beaucoup rêvée » [11]. « On peut grandir mais les ogres sont toujours là… On rentre dans quelque chose d’un peu fantastique… Je ne m’aime pas beaucoup, plus maintenant, quelle fatigue ! » [12]

Le procès qu’Eva intente à sa mère en 2012 est confirmé en appel en 2015. Le jugement interdit à sa mère la diffusion de toute image de sa fille sans son consentement exprès. La photographe peut cependant conserver les négatifs [13].

[1] Eva Ionesco, Innocence, Paris, Le livre de poche, 2019, p. 328.
[2] Simon Liberati, Eva, Paris, Stock, 2015, p. 47.
[3] Eva Ionesco, op. cit., p. 41.
[4] Eva Ionesco, propos recueillis par Claire Guillot, Le Monde, 28 juin 2011, disponible sur internet : https://www.lemonde.fr/cinema/article/2011/06/28/eva-ionesco-me-photographier-c-etait-me-mettre-dans-une-boite_1542025_3476.html.
[5] Eva Ionesco, Innocence, op. cit., p. 296.
[6] Ibid., p. 164.
[7] Ibid., p. 332.
[8] Ibid., p. 335-336.
[9] Ibid., p. 328.
[10] Cf. André Pieyre de Mandiargues, à propos de son « goût pour l’outrance », extrait INA du 22 juin 1973, diffusé dans « Eva Ionesco, la rebelle », émission de Laure Adler, L’heure bleue, France inter, 6 septembre 2017.
[11] Ibid.
[12] Ibid.
[13] Cf. Voir sur internet les nombreux articles concernant le procès.