Sexualité : un contrat de consentement

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Le contrat de consentement sexuel est né aux Pays Bas et a servi de modèle à de nombreux autres pays en Europe comme aux USA. Il s’est imposé comme moyen de protection contre les violences sexuelles. Alors que l’époque de la libération sexuelle a laissé le goût amer d’une grande duperie liée à la façon dont certains hommes s’en sont servis pour jouir sans frein, il y a, aujourd’hui, une volonté de protection, voire de garantie, que les rapports sexuels seront librement consentis. Les rencontres se faisant essentiellement grâce aux nombreuses applications de rencontre, une forme de prévention du risque est née, mettant le consentement au cœur de la rencontre sexuelle.

Valeur de l’écrit

Le consentement est devenu un signifiant maître des relations sexuelles. Ce qui était accord oral et tacite est passé du côté de l’écrit. En effet, dire ne suffit plus, d’une part, parce que la parole ne fait pas preuve juridique, mais aussi parce que la sexualité, – et Lacan l’a bien démontré dans sa fameuse formule « il n’y a pas de rapport sexuel » –, dérange, modifie, contredit parfois, la parole donnée. D’où l’idée d’écrire un contrat de consentement sexuel, façon d’imposer un ordre symbolique dans les relations sexuelles. Mais, de l’écrire, ne résout pas tout, le rapport sexuel restant fondamentalement impossible à prédire. Ainsi, le refus, qui peut survenir à tout moment dans la rencontre réelle des corps, interrompt le consentement préalable. Le non vaut comme vérité absolue même si le oui a d’abord été accordé. Cela montre que, dans cette affaire de consentement, on se heurte au fait que le oui et le non restent équivoques, même si le contrat cherche à en annuler les effets, voulant mettre un terme à ce qui a longtemps fonctionné dans l’imaginaire comme une particularité de la sexualité féminine, à savoir qu’une femme qui dit « non » ça ne veut pas dire qu’elle ne veut pas, ou que sa tête dit « non » quand son corps dit « oui ». Ces formules ont longtemps permis de penser le consentement féminin comme ambigu, qu’il faut interpréter, décrypter, voire dépasser. En ne le réduisant pas à son binarisme primaire, l’interprétation tentait de défaire la valeur de vérité de ces deux opérateurs dont la logique de Boole a fait démonstration de sa validité. Or, le rapport sexuel ne s’attrape pas dans une formule mathématique, la jouissance excédant la logique qui ne peut la réduire à une table de vérité. Ainsi, dire oui ou non en matière de consentement sexuel a toujours consisté à interpréter et à introduire une extension de variabilité jusqu’à pouvoir dire qu’un non est un oui qui s’ignore !

Dire oui, l’écrire

Aujourd’hui, un pousse à une jouissance consentie semble vouloir se défaire de ces mécanismes paradoxaux de la langue pour se tenir au binarisme qui s’écrit et annule toute équivoque. Le contrat écrit se présente comme une version du rapport sexuel consenti, ce que le nom des dites applis indique bien, telles YesMeansYes [1] qui permet de confirmer le consentement des deux partenaires, ou Yes Is Yes [2] qui permet d’échanger ses consentements par sms, sous forme de contrat pré-écrit.
Mais, de fait, aucune ne permettra d’avoir valeur juridique en cas de problème.
Les inventeurs de ces contrats veulent tellement croire au rapport sexuel garanti qu’ils ont imaginé un questionnaire répondant à ce qui serait autorisé ou pas durant l’acte sexuel : l’usage du préservatif, certes, mais aussi les postures, les gadgets, les photos, les films, le langage, etc., prescrivant une rencontre qui ressemblera davantage à une mise en scène robotisée des corps qu’à une surprise née du désir de chacun.
Vouloir écrire la relation sexuelle, tel est l’enjeu de ces contrats. Il y a une volonté de traquer la pulsion et de contenir la jouissance, peut-être même de la sacrifier sur l’autel de la bonne conduite… Gageons que le rapport sexuel mesurable et consenti produira de nouveaux symptômes concernant les excès qui figureront dans les prochains protocoles du désordre mental, en cases à cocher…

Des lois nécessaires

Quoiqu’il en soit, chaque pays a d’abord cherché la façon la plus large pour protéger les femmes des violences sexuelles. Ainsi, la Suède, premier pays à reconnaître l’égalité entre les hommes et les femmes, a formalisé une loi sur le consentement qui considère comme viol « tout acte sexuel sans accord explicite. » [3] Cet accord reste verbal, et la loi considère qu’il y a consentement dès lors que vous participez librement à l’acte sexuel.
Au Pays Bas, un contrat a vu le jour, Legal fling, permettant de valider le consentement sexuel de chaque partenaire, avant la rencontre. Un sms est envoyé à un partenaire potentiel repéré sur une application pour demander l’accord de l’autre, mais aussi ses préférences sexuelles.
En France, la loi Schiappa [4] élargit la définition du viol de l’article 222-23 du code pénal, en prévoyant que « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. »
Ainsi, il y a ce que peut reconnaître le contrat écrit, et ce qu’il ne peut pas prédire en matière de violences. Les associations d’avocats s’inquiètent de telles applications qui promeuvent le consentement comme une preuve de bonne conduite, mais ne peuvent empêcher les dérapages. Le paradoxe est inévitable, désir et jouissance restant divergents d’un sexe à l’autre. Le malentendu demeurera et ce qui, de la jouissance, ne consent pas, une énigme pour chacun.

[1] https://play.google.com/store/apps/details?id=org.yes_means_yes.yesmeansyes&hl=fr 
[2]
https://www.cnetfrance.fr/news/les-applis-de-consentement-sexuel-un-chemin-vers-l-enfer-pave-de-bonnes-intentions-39900251.htm
[3] https://www.huffingtonpost.fr/2018/07/02/en-suede-une-loi-sur-le-consentement-considere-comme-viol-tout-acte-sexuel-sans-accord-explicite_a_23472526/

[4] https://www.vie-publique.fr/loi/20794-loi-schiappa-lutte-contre-les-atteintes-sexuelles-et-sexistes