Rêve de jeune fille

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Un récit de quelques lignes suffit pour dépeindre l’enjeu. L’artiste Sophie Calle raconte avec subtilité un instant de bouleversement. Un attentat de parole, celui d’une mauvaise plaisanterie. Le souvenir minuscule, écrit noir sur blanc et isolé par le pouvoir du récit, rend audible combien mal dire peut percuter et laisser une trace indélébile. L’évènement raconté, est une histoire vraie [1]. Une fiction tirée de la vie vécue.

La scène se passe dans un restaurant alors que la jeune fille a quinze ans. Une précision : elle a peur des hommes, ce qui se traduit par l’embarras léger que produit le regard. Elle est au moment de l’éveil du printemps, où la puissance du désir, d’être inavouable, se mélange à la crainte.

Arrivé au moment du dessert, la jeune fille scrute la carte. Ce n’est ni un parfum de glace ni une pâtisserie qui éveillent son envie, elle est attirée par le nom à rallonge d’un dessert : rêve de jeune fille. Le choix n’est sûrement pas sans rapport avec la rêveuse en herbe. Se dévoile-t-elle sans le savoir ? Elle se montre curieuse, c’est indéniable.

La jeune fille s’adresse au serveur en pointant le nom du doigt : « De quoi s’agit-il ? » Moment crucial où cet homme va faire le malin : « Attends-toi à une surprise ». De quoi jouit-il, peut-on se demander ? De la naïveté de la jeune fille ? De ce qui se dénude comme un non savoir et fait trembler un a-pprends-moi ? Cet homme cherche-t-il à surprendre la curieuse, à la dé-rober ? Lui faire entendre, qu’elle est en âge de demander autre chose qu’un dessert ? Méprise !

La surprise est servie : une banane épluchée entre deux boules de glace à la vanille. L’arrivée de l’assiette est agrémentée d’une petite phrase : « Bon appétit ! », lancée le sourire aux lèvres.

La jeune fille a avalé ses larmes et fermé les yeux. Humiliée, honteuse, blessée. Sa peur mélangée à son envie a été déflorée. Cet incident reviendra à la mémoire de Sophie Calle, bien plus tard, la première fois qu’elle s’aventurera, dans un corps à corps avec un homme, la nudité de son partenaire lui fera fermer les yeux. Un petit symptôme s’est cristallisé, ce qu’elle appelle « une fâcheuse amnésie [2] ». 

Une autre femme, Agnès Varda, en parlant de ses peurs de jeune fille qui l’empêchaient de circuler seule dans les rues de Paris, s’interroge : pourquoi une fille avec un regard curieux, risque d’être interprétée comme une « curieuse du sexe [3] » ? Et donc, susceptible d’être attaquée ? À quelle conclusion hâtive s’expose-t-elle en laissant voir un regard qui dévoile qu’elle veut savoir ?

Un dire qui tombe mâle

« Dès qu’on veut dire quelque chose – et les professeurs sont des gens qui veulent toujours dire quelque chose –, il se produit des incidents [4] », note Jacques-Alain Miller lors d’une magnifique intervention en 1981 sur le piropo. Ce mot, difficile à traduire en français, désigne dans la tradition espagnole, une certaine façon de s’adresser à une femme inconnue, souvent dans un lieu public pour lui dire quelque chose, lui faire un éloge, lui parler de son corps, lui dire en quelque sorte qu’elle est à vous. Quelle ambition ! Un dire pouvant aller du poème improvisé à l’insulte. Du calambour à l’onomatopée « qui supplée le manque qui sépare le sujet de l’Autre, et en même temps […] le fait vibrer […] Ay ! [5] ».

S’adresser à une femme inconnue, tel que J.-A. Miller le souligne, comporte toujours le risque de l’offenser : « L’enflure de son adresse à la femme est corrélative d’une destitution de sa position […] Entre l’éloge et l’offense, il y a une zone indécise [6] ». Dans le récit-souvenir de Sophie Calle, un homme ne peut s’empêcher de dire, de faire une blague, et donc d’attenter par la parole, à cet Autre, qui est une femme. « Il ne peut pas s’empêcher », le forçage l’emporte.

Qu’est-ce qui le pousse à dire ? Que l’Autre, incarné par la jeune fille soit « foncièrement hors d’atteinte [7] » et que cela l’insupporte ?

L’histoire de cette plaisanterie met en valeur la « séparation des sexes qu’aucune relation sexuelle n’arrive jamais à combler [8] ». Rêve de jeune fille est une phrase fantasmatique qui « tente de suppléer à ce qui d’aucune façon ne peut se dire, à savoir le rapport sexuel [9] ».

Avoir le courage [10] de s’adresser à une femme est une toute autre affaire.

 

[1] Calle S., Des histoires vraies, Actes sud, 2016, p. 13.
[2] Ibid., p. 63.
[3] France Culture, émission « À voix nue », consacrée à Agnès Varda, 1998, (disponible sur internet : https://www.franceculture.fr/cinema/agnes-varda-la-beaute-est-notre-ferment-notre-ressort).
[4] Miller J.-A., « El piropo », Ornicar ?, no 22-23, 1981, p. 154.
[5] Ibid., p. 155.
[6] Ibid., p. 160.
[7] Ibid., p. 158.
[8] Ibid.
[9] Ibid., p. 76.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore (1972-1973), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1975, p. 78.