Rencontre dans un train…

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2Jean Genet, en 1954, dans un texte paru dans Les Temps modernes dirigés par Sartre, fait un retour critique sur son homosexualité. C’est une période pesante pour lui. L’idée du suicide s’intensifie. Son œuvre est paralysée par « l’ennui de vivre, par un vide intérieur que rien, sauf le définitif glissement, ne [paraît] pouvoir abolir » [1]. C’est un effondrement. L’homosexualité elle-même lui devient douloureuse : « L’homosexualité n’est pas une donnée dont je saurais m’accommoder. […] Elle m’isole, me coupe à la fois du monde et de chaque pédéraste. Nous nous haïssons, en nous-mêmes et en chacun de nous. Nous nous déchirons. » L’homosexualité est un choix de la mort : « J’ai chassé la femme. […] La stérilité va surgir et s’ériger en acte. […] J’aurais dû mourir. Depuis, je me tiens en suspens entre la mort et la vie. Voilà le sens de notre [celle des pédérastes] ambiguïté : nous n’avons su nous décider ni pour l’une ni pour l’autre. » [2] C’est Genet en mort-vivant.
L’écriture n’échappe pas à ce désastre : « Le langage, support sans cesse renaissant d’un lien entre les hommes, les pédérastes l’altèrent, le parodient, le dissolvent. » [3] La panne d’écriture n’est pas passagère. C’est l’homosexualité qui la rend impossible.
Peut-on isoler, dans la vie de Genet, quelque chose qui permettrait de rendre compte de ces effets ? Oui ! Tout se joua en 1953. Une expérience subjective, articulée au corps vivant, rend compte de ce changement radical dans son œuvre. Elle fait rupture.

Cette expérience est une « rencontre ». Elle survient en 1953 – notre poète a quarante-trois ans et, depuis six ans, n’écrit plus . La rencontre, faite à l’improviste, est celle d’un homme. Pour le lecteur de Genet, cette remarque fait déclic. La présence virile ne peut se déployer que prise dans la séduction phallique avec la prégnance des images masochistes. Or, celle-ci ne se construit pas sous l’égide de la pompe phallique, et la séduction homosexuelle en est absente. Comment Genet peut-il faire face à un homme hors ces rails du désir sexuel passif ? « [J’]étais dans le train. En face de moi, dans le compartiment un épouvantable petit vieux était assis. Sale, et, manifestement, méchant, certaines de ses réflexions me le prouvèrent. » [4] La saleté et surtout la méchanceté du « petit vieux » vont-elles ouvrir le dispositif d’humiliation dont Jean se fera la victime ?
Or ce n’est pas la réponse de Genet face à cette présence de l’autre homme. Au contraire, il se retire : « Refusant de poursuivre avec lui une conversation sans bonheur, je voulus lire. » [5] Ce refus signe que du nouveau se manifeste. La suite du récit le confirme : « je voulus lire, mais, malgré moi je regardais ce petit vieux : il était très laid ». Le lecteur ne sait pas ce qui va se passer. Genet non plus – comme en témoigne la notation « malgré moi ». Si le « petit vieux » n’est pas devenu l’Autre incarné de la méchanceté ouvrant à la soumission, alors que se passe-t-il ? Pourquoi Jean le regarde-t-il, mû par autre chose que l’érotisme ? L’article répond à cette question : « Son regard croisa […] le mien, et, ce fut bref ou appuyé, je ne sais plus, mais je connus soudain le douloureux […] sentiment que n’importe quel homme en “valait” exactement – qu’on m’excuse, mais c’est sur “exactement” que je veux mettre l’accent – n’importe quel autre. »
Jusqu’alors, Genet fondait son érotisme sur une hiérarchie et une dissymétrie des places. L’expérience dans le train relève d’une autre logique : « “N’importe qui, me dis-je, peut être aimé par-delà sa laideur, sa sottise, sa méchanceté”. » [6] Doit-on entendre qu’il annule toute différence et réduit chacun à n’être qu’un alter ego ? Pour répondre, Genet fait surgir la « solitude ». En quoi change-t-elle la donne ? « La solitude, comme je l’entends, ne signifie pas condition misérable mais plutôt royauté secrète, incommunicabilité profonde mais connaissance plus ou moins obscure d’une inattaquable singularité. » [7] L’« inhumaine condition » est une singularité qui s’oppose à toutes les comparaisons « mensurables », lesquelles substituent le quantitatif au qualitatif – qui, lui, est toujours unique. La solitude signe le fait que chaque homme est absolument différent de ses semblables.
Genet dépliera longuement cette référence dans son texte sur Alberto Giacometti : chaque solitude en vaut une autre ; chaque singularité en vaut une autre. D’où cette affirmation que « l’œuvre de Giacometti communique la connaissance de la solitude de chaque être et de chaque chose, et que cette solitude est notre gloire la plus sûre » [8]. C’est justement le génie de l’artiste de faire advenir cette solitude de chaque être et même de chaque chose – il réalise cette solitude. « Si je regarde le tableau[,] il m’apparaît dans sa solitude absolue d’objet comme tableau. […] Quiconque n’a jamais été émerveillé par cette solitude ne connaîtra pas la beauté de la peinture. S’il le prétend, il ment. » [9] 

Le double au miroir fige, alors que cette solitude fait rupture avec la fixité imaginaire. Mais elle ouvre également à la rencontre avec une autre solitude : « L’art de Giacometti [;] serait plutôt un art de clochards supérieurs, à ce point purs que ce qui pourrait les unir serait une reconnaissance de la solitude de tout être et de tout objet. “Je suis seul, semble dire l’objet, donc pris dans une nécessité contre laquelle vous ne pouvez rien. Si je ne suis que ce que je suis, je suis indestructible. Étant ce que je suis, et sans réserve, ma solitude connaît la vôtre” » [10]. Au toi ou moi, au toi et moi, s’est substitué ceci : « Lui, et rien d’autre avec. Lui dans sa solitude totale. » Le poète fait mouche…

[1]. Genet J., « Fragments… », Fragments… et autres textes, Paris, Gallimard, 1990, p. 76-77.
[2]Ibid., p. 81, 82 & 85.
[3]Ibid., p. 78.
[4]. Genet J., « L’Atelier d’Alberto Giacometti » (1957), Œuvres complètes, t. v, Paris, Gallimard, 1979, p. 50-51.
[5]Ibid., p. 51.
[6]Ibid.
[7]Ibid., p. 53.
[8]Ibid., p. 48.
[9]Ibid., p. 49.
[10]Ibid., p. 73.