« Premières amours » [1]

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C’est à 18 ans, souffrant d’une gonorrhée et se trouvant tout à fait inadapté à la vie, qu’un jeune homme vint, à l’aube du XXe siècle, consulter le Docteur Freud.
C’est pendant l’hiver 1914-1915, peu après la conclusion du traitement, que Freud rédigea l’analyse de ce patient qu’il reçut pendant quatre ans. La névrose infantile de ce garçon, située entre ses quatre et dix ans, analysée quinze ans après, constitue l’axe essentiel du récit freudien.
Le cas de ce jeune homme a traversé le siècle sous le pseudonyme de L’homme aux loups [2], en référence à un rêve d’enfance retrouvé dans le cours de son analyse et à la phobie des loups et autres animaux qui s’ensuivit.
Le texte de Freud, outre l’exposé méticuleux de l’analyse du jeune homme, est aussi un texte polémique à l’égard des résistances de ses contemporains, Jung et Adler. « Je prétends que l’influence de l’enfance se fait sentir jusque dans la situation initiale où se forme la névrose en jouant un rôle décisif pour déterminer si et en quel point l’individu faillira devant les problèmes réels de la vie. » [3] Selon Freud, les objections de ses opposants « sont basées sur une sous-estimation des premières impressions infantiles, auxquelles on ne veut pas attribuer des effets aussi durables. » [4] Freud entend démontrer par ce cas, la sorte de mémoire que le « mon corps » garde de ces « premières impressions ».
Tout commence dans la toute première enfance. Le petit garçon, atteint de malaria et endormi dans la chambre parentale, se réveille soudainement et assiste, spectateur médusé, à un rapport sexuel entre ses parents, un coitus a tergo qui provoque un bouleversement de tout son corps. Freud nous donne une idée de la puissance du moment : « la libido de l’enfant, par cette scène, fut comme fendue en éclats. » [5] L’enfant réagit à cette vision attentatoire en produisant une selle. Lacan [6], en lecteur de Freud, fait de cette défécation l’élément nodal de la scène. La selle constitue l’extraction d’un objet partiel en réponse au traumatisme vécu. Mais, « Contrairement à Freud qui passe beaucoup de temps à chercher à savoir si cette scène d’observation du coït s’est produite à six mois ou à un an et demi, Lacan, lui, ne rentre pas dans ces considérations. Il s’intéresse à ce détail : le sujet, à voir la scène, captivé, s’en extrait par l’émission d’une selle. Il y a alors un arrêt sur image. Ce qui est réel pour Lacan, et selon la lecture de Freud qu’il opère pour nous, est ce qu’il n’a pas pu voir, ce qui a été insoutenable. De cet insoutenable, il y a une trace : c’est l’objet. » [7] Cette attention que Lacan porte, non pas au contexte signifiant de la scène pour un essai de l’historiciser à tout prix, mais à la réponse en termes de corps du sujet, change tout : le sujet réduit à l’objet regard, ravi à lui-même, disparaît de la scène et produit un objet qui déterminera durablement son rapport ultérieur au sexe.
La suite du récit freudien révèle les effets du traumatisme dont le corps de l’enfant porte à tout jamais la trace singulière, celle d’un réel inassimilable qui revient toujours à la même place. Au-delà des souvenirs et autres réminiscences, il s’agit de traces indélébiles, ineffables, non prises dans le corset du symbolique.
L’érotisme anal va, dès lors, dominer la vie psychique du sujet. Des « accidents » se succèderont, l’incontinence et aussi des troubles intestinaux tenaces l’obligeant à subir des lavements pour se libérer, « le contenu intestinal sortait de l’intestin ; alors il se sentait à nouveau bien portant et normal » [8].
C’est seulement dans des cas d’excitation soudaine qu’il pouvait, sous forme de réponse comme dans sa prime enfance, évacuer son intestin spontanément. La vision d’une jeune bonne à genoux, en train de frotter le plancher, les fesses en avant et le dos horizontal pouvait provoquer cette excitation amoureuse.
« Les manifestations les plus frappantes de sa vie amoureuse, après qu’il eut atteint la maturité, furent des accès de désir sensuel compulsionnel pour telle et telle personne, désirs qui surgissaient et disparaissaient dans la succession la plus énigmatique. […] je puis mentionner ici [que ces amours] dépendaient d’une condition déterminée, cachée à sa conscience, et qui ne fut découverte qu’au cours du traitement. La femme devait avoir pris la posture que nous avons attribuée à la mère dans la scène primitive. Pour lui, depuis la puberté, des fesses larges, proéminentes, étaient le charme le plus puissant chez une femme : un coït dans une autre position que par derrière lui donnait à peine de plaisir. » [9]
Dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel, c’est dire que chaque Un a son rapport singulier, à nul autre pareil, au sexe, rapport qui ne peut qu’être symptomatique. « L’homme aux loups » vint consulter Freud, assujetti à des conditions d’amour et de sexe héritées d’expériences infantiles et, comme le résume le vieil adage, n’en finissant pas de revenir toujours à ses premières amours. « Les parlêtres, en tant qu’êtres sexués, font couple, non pas au niveau du signifiant, mais au niveau de la jouissance ; et […] cette liaison est toujours symptomatique » [10]. La jouissance passe par le symptôme à quoi, en fin d’analyse, on s’identifie car le symptôme, c’est « ce avec quoi on doit vivre » [11] et qui « se réitère sans cesse. » [12]
En 2004, J.-A. Miller précise : « Les symptômes sont symptômes du non-rapport sexuel. […] [ils] sont nécessaires, ils ne cessent pas de s’écrire et c’est ce qui fonde leur équivalence avec l’et caetera. » [13]
C’est ainsi que, dans la relation de couple, le partenaire devient un moyen pour la jouissance de chaque parlêtre. Chacun se sert du corps de l’autre et, dans cette instrumentalisation des corps, l’abus est toujours là, même masqué sous les espèces de l’amour.

[1] Freud S., Résultats, idées, problèmes, t. I, Paris, PUF, 1984, p. 206.
[2] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups) », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1985, p. 325.
[3] Ibid., p. 364.
[4] Ibid., p. 359.
[5] Ibid., p. 356.
[6] Cf. Lacan J., Chap. IXI, « Le phallus évanescent », Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 297-308.
[7] Laurent É., « De “l’enfant père de l’homme” à la père-version », La petite Girafe, n°25, Paris, 2007, p. 144.
[8] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups) », op. cit., p. 381.
[9] Ibid., p. 353.
[10] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme » (1997-1998), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 27 mai 1998, inédit.
[11] Ibid.
[12] Miller J.-A., « Lire un symptôme », Mental, n°26, p. 58.
[13] Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, n°15, 2005, p. 25.