Perversion du consentement

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Comment admettre qu’on a été abusé, quand on ne peut nier avoir été consentant ? [1] Vanessa Springora se savait ainsi complice et coupable de la jouissance dont elle était l’objet. Singulière mais si fréquente dans les cas d’abus sexuels, cette butée subjective est extrêmement délicate à traiter. Comment dégager le fil du consentement dans le marasme de la jouissance ?

Antinomie

Rappelons d’abord l’antinomie du désir et de la jouissance : « le désir est défense contre la jouissance »[2], souligne Jacques-Alain Miller. La jouissance est toujours celle qu’il ne faudrait pas, abjecte, honteuse, obscène. C’est ce qui rend son aveu si difficile ; l’attirance ne s’avoue qu’entre les lignes et avec la répulsion qu’elle suscite.
Nous voilà loin du « dire que oui » bien éclairé par lequel le sujet donne son consentement à un contrat, à l’Autre. Geneviève Fraisse, philosophe féministe, fait valoir la complexité et les contradictions inhérentes au consentement, « obscur et épais comme l’ombre et la chair »[3]. Inscrit dans des rapports de pouvoir et de domination, le consentement est un « compromis, où il faut démêler l’écheveau du oui et du tant pis, de l’accord et de l’asservissement ». « Devenir sujet ne libère pas de la situation d’objet », conclut G. Fraisse.
En effet. Le consentement à la jouissance ne s’esquisse qu’en chicane, dans une tension irréductible. Parfois, le corps se refuse là où le sujet croit avoir consenti : « Mes cuisses se serrent dans un mouvement réflexe incontrôlable. Je hurle de douleur avant même qu’il m’ait touchée. Pourtant[,] j’ai déjà acquiescé intimement à cet horizon inéluctable […]. Alors pourquoi mon corps s’y refuse-t-il ? Pourquoi cette peur irrépressible ? »[4] Plus largement, le consentement à la jouissance reste un terme limite, puisque celle-ci comporte toujours un forçage. Le sujet est défense contre la jouissance où il s’évanouit.
Le fantasme sert précisément à appareiller désir et jouissance dans un scénario inconscient qui se réalise de manière voilée, déguisée et très partielle. Dans ce cadre balisé, le sujet peut, notamment dans le jeu de ses relations sexuelles, consentir à se faire objet de désir et même de jouissance pour un Autre. Il lui arrive alors d’éprouver cette « note sadienne […] qui dit qu’en somme, c’est l’Autre qui jouit »[5], sans que cela signe son abolition comme sujet.

Ravages de la débâcle

C’est toute la différence avec les cas d’abus sexuels : sans le bouclier du fantasme, l’anéantissement du sujet y est corrélatif de l’effacement de la barrière primordiale entre l’Autre et la jouissance. Car « le sujet, ce n’est rien d’autre que la séparation de l’Autre et de la jouissance »[6]. Si le fantasme assure une liaison inconsciente entre ces deux pôles, il les en sépare aussi sûrement. Mais pour peu que l’Autre incarne vraiment la jouissance, les frontières du fantasme s’écroulent, son voile se déchire, la réalité se brouille. Le désastre est d’autant plus criant que l’auteur de l’agression sexuelle est en position d’autorité. Et la dévastation se voit décuplée lorsque l’entourage du sujet en est complice.
C’est une perspective majeure du livre de V. Springora, mise en évidence dans cet exergue : « Consentement : […] Domaine juridique. Autorisation de mariage donnée par les parents ou le tuteur d’un mineur. »[7] Son récit égrène les détails attestant la complaisance de sa mère et de son environnement. Il est frappant que l’adolescente au bord de l’effondrement fasse d’abord appel (en pure perte) à un ancien « mentor » de G. M. Comme s’ils venaient occuper la place désertée depuis fort longtemps par le père de l’auteure, seuls deux noms propres figurent en toutes lettres dans le roman – celui de cet ex-mentor calamiteux, mais aussi celui d’un critique littéraire qui, contre vents et marées, encourageait la jeune fille à lire et à écrire.
Relevons enfin deux événements qui auront précédé la rupture effective. D’une part, le soutien décidé d’un jeune homme qu’elle rencontre : « Ce n’est pas toi la coupable, c’est lui ! Et tu n’es ni folle ni prisonnière. » D’autre part, et pour la première fois, un refus « tout net » de sa mère (concernant un voyage à l’étranger avec G. M.) : « Cette sentence me soulage d’un poids énorme », précise V. Springora.

Le consentement abusé

Le premier consentement, c’est celui de l’enfant envers l’Autre dont il dépend, qui le protège (et en particulier des excès de la jouissance). Lorsqu’un abus est commis, il lamine les défenses du sujet et les met hors jeu. En quête d’affection, d’amour, de reconnaissance, il est aspiré face à une volonté de jouissance qui se passe de toute subjectivité et de tout consentement. Là où je avait disparu, qu’en est-il de ce que ça aura ou non voulu ? La configuration perverse du scénario prive parfois le sujet de la possibilité d’affirmer que ça, il ne l’avait pas voulu. Tel n’est pas le moindre des ravages de l’attentat sexuel.
Il faudra bien du temps à V. Springora pour comprendre « qu’à 14 ans, [elle était] tout sauf une adulte et une femme »[8]. Sans doute faudra-t-il d’abord resituer la responsabilité de l’Autre. Retraçant les contours de son aliénation, le sujet pourra questionner à nouveaux frais sa propre responsabilité. V. Springora ne fait pas l’impasse sur son obstination dans cette relation mortifère. Sa psychanalyse lui aura permis de discerner, non seulement les arcanes du scénario où elle s’abîmait, mais aussi les soubassements qui l’ont rendu possible. À répondre des avatars de son histoire, le sujet aura chance d’en être un peu moins l’objet. Ce livre est l’acte par lequel V. Springora se réapproprie son désir et l’écriture logée en son cœur.

[1] Springora V., Le Consentement, Paris, Grasset & Fasquelle, 2020, p. 163. L’auteure y témoigne de sa relation, initiée à ses 13 ans, avec G. M., écrivain reconnu et de 36 ans son aîné.
[2] Miller J.-A., « L’économie de la jouissance », La Cause freudienne, n° 77, 2011, p. 145 & 164-165.
[3] Fraisse G., Du consentement, Paris, Seuil, 2007, p. 21, 25, 74, 121 notamment.
[4] Springora V., op. cit., p. 54 & sq.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 26.
[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Cause et consentement » (1987-1988), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, inédit.
[7] Springora V., op. cit., p. 39, 98-99 & 139-146.
[8] Springora V., « Le grand méchant loup peut avoir une apparence très séduisante », interview pour le magazine Elle, 7 janvier 2020, disponible sur internet.