Passivation primordiale et moment critique

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Le fonctionnement d’un cartel et la fonction du Plus-un produisent des effets au un par un et apportent au travail une teneur et une rigueur sans doute plus difficiles à atteindre à partir d’une lecture solitaire encombrée de formatages et d’automaton.

Au cours d’un cartel sur le Séminaire IV de J. Lacan, La relation d’objet [1], le Plus-un m’avait encouragée à travailler sur une proposition de Lacan qui m’avait frappée : « la passivation primordiale » [2].

Si ce travail a fait l’objet d’une publication [3], ce point reste pour autant toujours actif, en chantier, et le thème des prochaines Journées de l’ECF, « Attentat sexuel », est une opportunité pour le reprendre.

Partant du manque fondamental de la mère, Lacan montre que la position originaire de l’enfant par rapport à la mère est d’en être l’objet imaginé : « [L’enfant] est là pour être objet de plaisir. Il est donc dans une relation où il est fondamentalement imaginé, et dans un état purement passif. » [4]

Tout-petit, l’enfant entre dans le piège de la capture imaginaire. C’est grâce aux signifiants qu’il pourra se dégager de cet état purement passif : « [L’enfant] est imaginé, donc ce qu’il peut faire de mieux, c’est de s’imaginer tel qu’il est imaginé, c’est-à-dire, s’il l’on peut s’exprimer ainsi, de passer à la voix moyenne. » [5]. L’usage de la voix moyenne, entre la voix active et la voix passive, se rencontre peu en français, on peut l’assimiler à une transformation passive. L’enfant peut s’imaginer et jouer à être le petit lapin, le petit chat… qu’il est pour sa mère. « Si nous ne voyons pas que c’est là que s’insère cette passivation primordiale, nous ne pouvons rien comprendre à l’observation de l’homme aux loups. » [6] note Lacan. En grammaire, la passivation est la transformation de la voix active en voix passive ; autrement dit, c’est le point de vue qui change : l’action est envisagée du point de vue de celui qui la subit. Avec ce terme de passivation, Lacan met en avant une ouverture possible pour l’enfant d’un état purement passif à une marge, un jeu vis-à-vis de cet état. « Ce que l’enfant peut faire de mieux dans cette situation où il est pris dans la capture imaginaire, dans ce piège où il s’introduit pour être l’objet de sa mère, c’est de passer au-delà et ce se rendre compte peu à peu, si l’on peut dire, de ce qu’il est vraiment. » [7] La dimension symbolique s’introduit alors dans l’imaginaire ; l’enfant peut se faire représenter par son image auprès de l’Autre.

Enfin, l’intrusion du signifiant traite aussi l’image par le fantasme. Hans par exemple, avec le signifiant « Bohrer » (perçoir), s’imagine passif dans une relation fantasmatique avec le père (scène du plombier qui lui enfonce le perçoir dans le ventre). En revanche, dans la psychose, sans le recours au signifiant, ni le passage par le rêve ou par le refoulement, le sujet reste l’objet de l’Autre. Le déclenchement de la psychose du président Schreber s’accompagne d’une image passive, il ne sait plus s’il dort ou s’il est réveillé quand il lui vient la représentation qu’il serait très beau d’être une femme en train de subir l’accouplement.

Si l’expérience de lecture en cartel a été inattendue et singulière, c’est parce que le Plus-un, par ses questions, a dérangé la lecture solitaire et bousculé le savoir que je croyais en avoir tiré. En l’occurrence, le cartel a poussé ma lecture à prendre en compte la dimension du réel en jeu dans la pulsion. C’est une avancée de Lacan par rapport à la théorie de la pulsion sexuelle par Freud.

Freud a cherché l’étiologie des névroses dans les rencontres traumatiques avec la sexualité, telles que l’effraction de l’imaginaire à la vue de relations sexuelles parentales, une expérience de passivité sexuelle  dans l’étiologie de l’hystérie [8]. Il montre que sous l’influence de la pulsion sexuelle, l’enfant échafaude des théories sexuelles. Mais pour Freud, la pulsion sexuelle est auto-érotique. « D’un point de vue général, nous pouvons affirmer qu’elles (les pulsions sexuelles) fonctionnent sur un mode auto-érotique, c’est-à-dire que leur objet s’efface au profit de l’organe qui est leur source, et, en règle générale, ne fait qu’un avec lui. » [9]

Lacan ponctue d’un « mais » le paragraphe page 243 du Séminaire IV : « Mais à partir du moment où il [l’enfant] existe aussi comme réel, il n’a pas beaucoup le choix. C’est alors qu’il s’imaginera comme fondamentalement autre que ce qui est désiré, et comme tel rejeté hors du champ imaginaire où, par la place qu’il occupait, la mère pouvait trouver à se satisfaire. » [10]

Lacan reprend en détail l’observation du petit Hans et met en évidence l’effraction d’une jouissance réelle de l’organe, jouissance qui n’est pas symbolisable et qui précipite l’enfant dans un moment critique. Le drame du petit garçon, c’est que la jouissance réelle arrive sur fond de passivation. Avec l’éprouvé des premières érections, la jouissance réelle de ce pénis réel fait réaliser à l’enfant l’écart, la béance entre l’image qu’il jouait à être et ce qu’il a à présenter. Il ne s’agit pas du fait qu’il échoue dans des tentatives de séduction, dans cette crise, l’enfant réalise de manière traumatique que ce n’est pas pour son phallus à lui que sa mère le désire, mais que c’est lui, dans sa totalité, en tant qu’il est imaginé.

La masturbation n’est plus seulement considérée selon la dualité freudienne plaisir autoérotique/culpabilité. La pulsion sexuelle, en provoquant l’étrangeté d’une jouissance hétéro, éjecte l’enfant de sa fonction métonymique dans le désir de la mère. Lacan a des mots forts pour exprimer l’angoisse que cela engendre chez le tout-petit : « le sol se dérobe sous ses pieds » [11] « L’enfant se sent tout d’un coup lui-même comme quelque chose qui peut être mis complètement hors de jeu. (…) L’enfant conçoit alors qu’il peut ne plus remplir d’aucune façon sa fonction, n’être plus rien » [12].

Ce que Lacan désigne comme le « point de rencontre de la pulsion réelle et du jeu imaginaire du leurre phallique » [13] n’implique-t-il pas une expérience dont le non rapport sexuel serait à l’horizon?

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994.
[2] Ibid., p. 243.
[3] CLAP – Le Carnet, Etudes de références, « Les dires du symptômes », Publication de l’Association CLAP – Le Passage des tout-petits, 2016.
[4] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet , op.cit. p. 243.
[5] Ibid.

[6] Ibid.
[7] Ibid.
[8] Cf. Freud S., Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.
[9] Freud. S. « Pulsions et destins des pulsions » (1915), Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p.33.
[10] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet , op.cit. p. 243.
[11] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objetop. cit., 1994, p.244.

[12] Ibid.
[13] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ freudien, 1994, p.227.