« Parle avec elle » : quand l’amour érotomane vient recouvrir l’attentat sexuel

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Dans le cadre d’un cartel fulgurant nous avons tenté de mettre en tension le thème « Attentat sexuel » avec deux films de Pedro Almodovar, dont Parle avec elle, qui a suscité plus précisément mon attention. L’indication de Lacan s’y confirme : l’artiste précède l’analyste qui peut se laisser enseigner. Dans ce film tout particulièrement par ce que le réalisateur met en lumière quant à une certaine forme d’attentat sexuel. L’attentat sexuel se repère d’abord sur la scène de la psychische Realität freudienne. C’est une irruption de jouissance dans la rencontre avec le sexuel, une effraction qui déborde les attentes d’un sujet et le piège dans une satisfaction obscure.

Ce film nous confronte soudainement à un abus sexuel : Benigno, un infirmier travaillant dans une clinique viole sa patiente dans le coma. Par-delà cette agression sexuelle, où se trouvent les traces de ce que nous appelons attentat sexuel ? Éric Zuliani nous met sur le chemin : « L’attentat sexuel se loge dans cette zone où s’inventent les rencontres en lieu et place des non-rapports : non-rapport sexuel et non-rapport de parole » [1].  

Benigno et Alicia

Benigno aperçoit Alicia pour la première fois depuis la fenêtre de son appartement, avant qu’elle ne soit dans le coma. Il s’occupe de sa mère, malade depuis longtemps, et ne sort quasiment pas de chez lui. Il contemple Alicia méthodiquement à distance et profite d’une contingence pour la rencontrer : un jour, depuis sa fenêtre, il voit le portefeuille d’Alicia tomber dans la rue. Il se précipite pour le lui restituer et l’accompagne jusqu’à chez elle. Un dialogue succinct s’établit où elle lui fait part de ce qu’elle aime. Il retiendra chaque détail mais aussi son adresse. Il découvre qu’Alicia est la fille d’un psychiatre et n’hésitera pas à prendre rendez-vous chez celui-ci auprès de qui il nomme son problème : la solitude. Benigno ne dialoguera plus avec Alicia qui sombre dans le coma quelque temps après. Hospitalisée dans la clinique où il travaille, Benigno s’occupera d’Alicia et dira de ce long séjour avoir vécu « ses quatre plus belles années ». Pendant tout ce temps, il parle à Alicia comme on parlerait à une plante : Benigno faisant les questions et les réponses.

Marco et Lydia

Il y a un autre couple en toile de fond dans le film, celui de Marco et Lydia ; une relation de quelques mois qui ne durera pas. Elle aussi tombera dans le coma. Mais avant cela, ces deux-là se parlent l’un à l’autre, le parasite du langage propice au malentendu est resté dans ce couple très actif. Il la rencontre après l’avoir vue au travers d’un autre type de fenêtre : la télévision. Il provoque une interview pour la rencontrer. Il tombe amoureux de Lydia, mais cette rencontre, à l’opposé de celle de Benigno ne tiendra pas le coup devant le réel du coma.

L’attentat voilé par la parole d’amour

Ce film illustre que, devant le non rapport sexuel, qui est de structure et qui rend impossible d’écrire le rapport de parole entre les sexes, c’est par le biais de l’amour que le parlêtre répond à ce réel. Avec Benigno l’amour dissout toutes les limites et le pousse via l’attentat sexuel, pris dans son versant d’abus, à rejoindre dans le réel l’objet aimé qu’est pour lui le corps endormi d’Alicia.

Les deux hommes s’inventent les rencontres, mais l’infirmier s’invente en plus la relation. Dans cette mise en scène, on voit jusqu’où peut aller un sujet dans sa tentative de faire exister le rapport sexuel malgré et contre tout.

Le réel du sexuel, comme celui de la mort, est non symbolisable. « Tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant » [2]  disait Lacan, le fantasme comme le délire, sont deux modalités distinctes de réponse à ces énigmes, des articulations signifiantes de sens qui viennent voiler ces bouts de réel. L’amour est l’une des solutions face à l’énigme de la sexualité. Voiler le trou de ce réel insupportable, voilà la fonction de cette construction signifiante. Elle donne une orientation à qui l’éprouve, à la limite de pouvoir provoquer dans cet élan amoureux, un abus sexuel, comme c’est le cas chez Benigno. D’ailleurs, il finit en prison, où, privé de l’objet aimé, il décide de se suicider. Il s’agira là d’une relation d’amour sans autre partenaire que soi-même, un amour fou qui se passe du partenaire et de son énonciation, de son dire. L’érotomane aime et se sait aimé, il tend à faire exister le rapport sexuel.

Entre Marco et Lydia, il y a le malentendu propre au non-rapport sexuel, chez Benigno, une fois Alicia dans le coma, tout est harmonie « je connais beaucoup de couples qui ne s’entendent pas aussi bien que Alicia et moi », soutient Benigno.

Comme le rappelle Lacan : « L’autre auquel s’adresse l’érotomane est très particulier, puisque le sujet n’a avec lui aucune relation concrète[…] C’est très souvent un objet éloigné avec lequel le sujet se contente de communiquer par une correspondance dont il ne sait même pas si elle parvient à son adresse » [3].

[1] Zuliani E., « Les 4 arguments. Part. 2 », Blog des 50e journées de l’ECF : « Attentat sexuel », disponible sur internet.
[2] Lacan J., « Lacan pour Vincennes », Ornicar n°17-18, 1979, p 278.
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 53-54.